8 Faide Keep, comme Ballant Keep, avait été bâti avec une matière noire luisante, mi-pierre mi-métal, imperméable à la chaleur, au froid et à toutes les formes possibles d'énergie et de radiations. Un toit en parasol, conçu pour arrêter toute énergie hostile venue de l'espace, reposait sur quatre tours extérieures massives reliées par des remparts crénelés presque aussi hauts qu'elles. Le banquet du retour fut calme et morose. Les chevaliers et les soldats mangèrent peu, burent beaucoup, mais au lieu de s'égayer ils sombrèrent dans la mélancolie. Lord Faide, que l'émotion accablait, se leva d'un bond. - " Chacun est assis silencieux, malade de rage. J'éprouve les mêmes sentiments que vous. Nous devons nous venger de ces démons blancs. Nous mettrons le feu aux forêts et ils périront dans les flammes. Mangez et buvez, refaites vos forces. Nous ne devons pas perdre un instant, et nous devons nous tenir prêts. Il serait toutefois absolument stupide d'attaquer comme nous venons de le faire." - " Ce soir je prendrai conseil des sorciers, et nous mettrons sur pied un plan d'extermination de cette race maudite. " Les chevaliers et les soldats se levèrent, brandirent leurs coupes et portèrent un toast lugubre. Lord Faide les salua d'une inclinaison de tête et quitta la salle. II se dirigea vers sa salle des trophées. Les murs étaient garnis d'écus, d'objets commémoratifs, de masques mortuaires, de panoplies d'épées qui ressemblaient à d'énormes fleurs à multiples pétales. Un râtelier était garni d'armes de hanche, pistolets à énergie et stylets électriques. Au milieu d'un mur trônait le portrait du premier Lord de la lignée des Faide. dans son uniforme de voyageur de l'espace ; en dessous était épinglé un trésor inestimable, une pièce unique, une photographie représentant le grand navire spatial qui avait amené le premier Faide à Pangborn. Lord Faide étudia les traits de son ancêtre durant un moment, puis il appela un serviteur. " Dites au Chef Sorcier de venir me rejoindre. " Hein Huss se présenta presque aussitôt à la porte. Tournant le dos au portrait, Lord Faide s'assit et invita d'un geste le Chef Sorcier à l'imiter. - " Avez-vous des nouvelles des Lords ? " demanda-t-il. " Comment jugent-ils la défaite que le Premier Peuple vient de nous infliger ? - . Leurs réactions sont variées, " répondit Hein Huss. . ." Boghoten, Candelwade et Havve, j'enregistre un sentiment de détresse et de colère. " Lord Faide hocha la tête. " Ce sont tous des membres de ma famille." - " A Gisborne, Graymar, Castle Cloud et Alder, les Lords sont satisfaits. Je devine un calcul voilé derrière leurs pensées. " - " Il fallait s'y attendre, " murmura Lord Faide. ."Ces Lords seront humiliés. En dépit des serments et des promesses, ils n'ont qu'une idée en tète, se rebeller. " - " A Star Home, Julian-Dourey et Oak Hall, on est surpris des possibilités du Premier Peuple. Mais le sentiment dominant est l'indifférence et le désintérêt. " Lord Faide hocha à nouveau la tête. " C'est bien. Je ne pense pas qu'il faille s'attendre h une rébellion dans les prochains jours aussi pouvons-nous nous concentrer sur k Premier Peuple. Je vais vous dire ce que j'ai dans l'esprit. Vous m'avez annoncé il y a quelque temps que le Premier Peuple pouvait fort bien envisager d'établir de nouvelles plantations entre Wildwood, Old Forest et Sarrow Copse, dans le but d'encercler Faide Keep. . Lord Faide regarda interrogativement Hein Huss, mais ce dernier ne fit aucun commentaire. II poursuivit : . II est possible que nous ayons sous-estimé la ruse et l'habilcté des sauvages. Ils paraissent capables d'élaborer des plans et dagir avec une obstination presque humaine, puisqu'il apparaît qu'après seize siècles, ils nous considèrent toujours comme des envahisseurs et espèrent nous exterminer: - " Ce que vous dites est le reflet de ma propre pensée, " dit Hein Huss. -- " Nous devons faire en sorte que l'attaque vienne de tous, et je considère que cela est du ressort des sorciers. II n'y a pas d'honneur à gagner à subir l'attaque des guêpes, à tomber dans des trappes ou à tâtonner pour trouver son chemin dans l'écume. C'est un gaspillage inutile de vies humaines. En conséquence, vous allez réunir les sorciers, assistants-sorciers et jeteurs de sorts. Je veux que vous formuliez vos sortilèges les plus puissants ... " - " Impossible. " Les sourcils de jais de Lord Faide se haussèrent. . Impossible T . Hein Huss parut légèrement mal à l'aise. s le lis 1 étonnement dans votre esprit. Vous me suspectez d'éluder les responsabilités qui m'incombent, de me désintéresser de la situation. C'est faux. Le Premier Peuple nous a défaits, et j'en souffre autant que vous. -. a Je m'en rends compte, . dit Lord Faide en examinant son Chef Sorcier d'un regard froid. . Vous en souffrez à tel point que vous vous laissez mourir de faim. . - " Je continue néanmoins à prétendre que les sorciers ne peuvent vous être d'aucune aide. . Hein Huss se mit péniblement debout et marcha pesamment vers la porte. - " Revenez vous asseoir, . ordonna Lord Faide. . Il est nécessaire que nous allions au fond des choses. " Hein Huss promena sur les murs de la salle le regard de ses yeux limpides, puis il soupira profondément. " Je vois qu'il est nécessaire que j'oublie les préceptes de mon métier, que je rompe avec les habitudes de toute une vie. Je vais m'expliquer. " Il appuya son corps massif contre le mur, caressa du doigt la crosse des armes de hanche rangées dans leur râtelier, étudia pensivement le portrait du premier Lord Faide. " Ces faiseurs de miracles de l'ancien temps -il ne nous est malheureusement pas possible de nous servir de leur magie. Observez les dimensions de ce vaisseau de l'espace : il est aussi gros que Faide Keep. " Il tourna son regard vers la table, et téléporta un des lourds chandeliers qui y reposaient sur une distance de cinq ou six centimètres. " Avec considérablement moins d'efforts que ceux que je viens de déployer, ils ont donné à cet énorme vaisseau une incroyable vélocité, et se servant d'idées et de forces qu'ils savaient être imaginaires et irrationnelles. Nous avons progressé depuis lors, bien sûr. Nous avons renoncé aux arcanes, aux constructions symboliques, à l'emploi des forces sauvages non-humaines. Nous sommes devenus des êtres rationnels et pratiques - et pourtant nous sommes incapables d'obtenir les effets de l'ancienne magie. " Lord Faide regarda Hein Huss d'un air sombre. Le Chef Sorcier émit son rire de gorge pareil à un grondement. • Vous pensez que j'essaie de vous distraire au moyen de paroles. Vous vous trompez. Je me prépare à vous éclairer. " Il marcha vers un siège sur lequel il se laissa tomber avec un grognement. " Maintenant je vais m'expliquer en détail, chose à laquelle je ne suis pas accoutumé. Mais il est nécessaire que vous compreniez qu'il y a des choses que, nous autres sorciers, nous pouvons réaliser et qu'il y en a d'autres que nous ne pouvons pas faire. . Tout d'abord, à l'inverse des magiciens de l'ancien temps, nous sommes des gens pratiques. Bien entendu, nos possibilités sont différentes. Un sorcier digne de ce nom allie à une grande aisance télépathique une force personnelle implacable et une connaissance approfondie de ses semblables. Il sait tout de leurs actes, de leurs motifs, de leurs désirs et de leurs peurs, et connaît les symboles qui représentent le plus vigoureusement ces qualités. La sorcellerie est pour l'essentiel un travail ingrat, difficile, souvent dangereux et sans l'ombre de romantisme - dépourvu de mystère à l'exception de celui que nous employons pour confondre nos ennemis. " Le regard de Hein Huss rencontra celui de Lord Faide, toujours aussi sombre. " Non, je ne vous ai encore rien dit. J'ai utilisé de nombreux mots sans vous expliquer pourquoi je suis incapable de confondre le Premier Peuple. Patience. " " Poursuivez. " dit Lord Faide. - "Alors, écoutez . Que se passe-t'il lorsque j'ensorcelle un homme ? Tout d'abord, il me faut pénétrer télépathiquement dans son esprit. Il y a trois niveaux opérationnels : le conscient, l'inconscient, le cellulaire. L'ensorcellement le plus efficace est réussi si les trois niveaux se trouvent influencés. Je pénètre dans l'esprit de ma victime et j'apprends le plus possible sur son compte, soli. mentant ainsi les connaissances antérieures que je possède en réserve. L'utilisation d'un simulacre facilite le processus, mais il n'est pas indispensable. II me sert en fait à focaliser mon attention; il agit comme un modèle ou comme un guide tandis que je perce l'esprit de la victime, qui est liée au simulacre d'elle par sa propre capacité télépathique. " - " L'homme et son simulacre se trouvent alors identifiés dans mon esprit, et à un ou plusieurs niveaux dans celui de la victime. Tout ce qui peut alors arriver au simulacre, l'homme le ressent comme si cela arrivait à sa propre personne. Du point de vue du sorcier, cela n'est rien de plus qu'un simple sortilège, mais en ce qui concerne la victime, il en va différemment. Ici, l'idée clef est la suggestibilité. Certains hommes sont plus sensibles à la suggestion que d'autres. L'inquiétude et la conviction augmentent la suggestibilité. Au fur et à mesure que le Sorcier réussit dans son entreprise de persuasion, l'inquiétude du sujet grandit et par voie de conséquence le Sorcier devient de plus en plus efficace. Le processus est autogénérateur. " - " Le phénomène de possession par un démon procède d'une technique similaire. La suggestibilité est toujours l'élément essentiel, et là aussi la conviction entraîne la suggestibilité. La possession est plus facile et plus dramatique lorsqu'il s'agit de démons aux caractéristiques bien connues, comme dans le cas du Keyril de Comandore. C'est pour cette raison que les démons peuvent sans inconvénient être achetés ou échangés entre sorciers. Ce qui est réellement commercialisé, c'est l'acceptation publique de l'intimité avec le démon. " - " Ainsi, les démons n'existent pas en réalité ? " demanda Lord Faide, à demi incrédule. Hein Huss eut un vaste rire qui découvrit ses immenses dents jaunes. " La télépathie agit à travers un superstratum. Qui sait ce qui se trouve créé dans un superstramum ? Peut-être les démons vivent-ils après avoir été formulés : Peut être sont-ils maintenant réels. Naturellement, ceci est pure spéculation, et la spéculation est une fantaisie à laquelle les sorciers évitent soigneusement de se livrer. " - " II en est avec les techniques inférieures de la sorcellerie comme avec les démons. Ce que je viens de vous expliquer est suffisant pour servir de toile de fond à la situation présente. " - " Excellent, " dit Lord Faide. " Poursuivez. " - " La question, donc, est la suivante : comment réussir un sortilège si la victime est une créature de race étrangère ? . Hein Huss regarda Lord Faide interrogativement. " Pouvez-vous me le dire ? - " Moi ? " demanda Lord Faide d'un air surpris. " Non. " - " Fondamentalement, la méthode à utiliser est la même que celle employée pour l'envoûtement d'un être humain. II est indispensable d'obliger la créature à croire, avec chaque cellule de son être, qu'elle souffre ou quelle meurt. C'est là que le problème commence à surgir. La créature pense-telle ? Je veux dire, son processus de pensée est-il le même que celui de l'homme ? Il y a là une importante distinction. Certaines créatures de l'univers emploient des méthodes autres que celles des êtres humains pour contrôler leur environnement. Nous appelons le système humain . intelligence • - un mot qui doit être restreint à l'activité humaine. D'autres créatures, qui utilisent d'autres systèmes, des agencements différents, arrivent parfois à des résultats similaires. " - " Pour résumer ces généralités, il ne m'est pas possible de faire fusionner mon esprit avec ce qui sert d'équivalent aux indigènes du Premier Peuple. La clef n'ouvre pas la serrure. Du moins, pas tout à fait. II m'est arrivé une fois ou deux, alors que je regardais les indigènes commercer avec les hommes à Forest Market, de sentir quelques concordances fugitives très faibles. Cela implique que le système mental du Premier Peuple crée quelque chose de similaire aux impulsions télépathiques humaines. Néanmoins, il n'y a pas d'accord mental réel entre les deux races. " - " Ceci est la première difficulté, et ce n'est pas la moindre. Dans l'hypothèse où je serais capable d'obtenir avec ces créatures un contact télépathique total, que se passerait-il ? Elles sont différentes de nous. Leur langue ne comporte pas de termes équivalant à nos mots " peur ", " haine " , "colère ", " douleur " " bravoure ", " lâcheté ". On pourrait en déduire qu'elles ne ressentent pas ces émotions. Elles connaissent indubitablement d'autres sensations, peut-être aussi significatives. Quoi qu'elles puissent être, elles me sont inconnues, et il m'est par conséquent impossible de formuler et de projeter des symboles correspondant à ces sensations. " Lord Faide bougea sur son siège avec impatience. " En bref, vous me dites que vous ne pouvez pas efficacement pénétrer dans l'esprit de ces créatures, et que si vous le pouviez, vous ne sauriez quelles influences y implanter pour les combattre. " - " En substance, c'est cela, " dit Hein Huss. Lord Faide se leva. " En ce cas, il est nécessaire que vous corrigiez ces déficiences. II faut que vous appreniez à entrer en contact télépathique avec le Premier Peuple. Il faut que vous trouviez quelles sont les influences qui sont nécessaires pour les détruire, et le plus rapidement possible. " Hein Huss posa sur Lord Faide un regard chargé de reproche. " Mais je viens de vous exposer en détail les difficultés auxquelles je suis confronté ! Ensorceler le Premier Peuple est une tache quasi insurmontable ! II faudrait d'abord aller dans la forêt, vivre comme les indigènes, essayer de devenir l'un d'eux comme mon apprenti essayait de devenir un arbre. Même après cela, un envoutement efficace serait improbable. II faudrait que le Premier Peuple soit sensible à la suggestion. Je puis vous garantir l'échec absolu de toute tentative. Aucun autre sorcier ne voudrait risquer sa marra en vous disant cela ; je me le permets parce que je suis Hein Huss et que j'ai ma vie derrière moi. ." - " Néanmoins, nous devons tout tenter, utiliser toute arme qui se trouve à portée de notre main, " dit Lord Faide d'une voix sèche. " Quelle belle et utile mort, en vérité, que celle qui résulte de la piqûre d'un insecte empoisonné ! Je ne veux pas risquer la vie des miens, de mes chevaliers, de mes soldats en luttant contre ces sous-êtres blêmes. II faut que vous alliez à Wildwood apprendre comment envoûter le Premier Peuple. " Hein Huss se leva à son tour. Sa grande face ronde était dure. ses yeux ressemblaient à deux cristaux incolores et glacés. . Ce serait m'engager dans une aventure idiote. Je ne suis pas un idiot et je refuse de procéder à une tentative futile et vouée à l'échec dès 1, commencement. " - " En ce cas, " dit Lord Faide, "je trouverai quelqu'un d'autre. " II marcha jusqu'à la porte et bêla un serviteur. " Dites à Isak Courlande devenir me trouver. " Hein Hus, se laissa retomber sur son siège. " Avec votre permission, j'aimerais assister à l'entretien. " - " A votre guise. . Isak Commerciale apparut à la porte, maigre et dégingandé, la tête penchée en avant. Il lança un rapide regard évaluateur en direction des deux hommes, puis s'avança vers eux. Izard Faide exprima sèchement ses désirs. . Hein Huss refuse d'entreprendre cette mission ; c'est la raison pour laquelle je vous ai fait appeler. . Irak Comandore considéra soigneusement le problème. II était aisé de suivre la trame de ses pensées. II était possible qûil acquière dans l'aventure un supplément de mares, mais il existait aussi un petit risque de diminution -Hein Huss n'avait-il pas décliné la mission ? Comandore hocha la tête. . Hein Huss a expliqué les difficultés ; seul un sorcier chanceux et très habile peut réussir. Mais je relève le défi. J'accepte. " - " Partait, " dit Lord Faide d'une voix satisfaite. - " J'irai avec vous, . dit Hein Huss, voyant le regard ballant qu'Isak Comandore lui lançait, il ajouta : . A titre de simple observateur, bien entendu. C'est au Sorcier Comandore que la responsabilité du projet est confiée, et C'est lui seul qui bénéficiera de tout le crédit qui pourra s'ensuivre. . - • Très bien, " répondit aussitôt Comandore. " Je serai heureux d'avoir votre compagnie. Nous partirons demain à l'aube. Je vais nous faire préparer un chariot." Un peu plus tard dans la soirée, l'apprenti Sam Salazar vint trouver Hein Huss dans sa salle de travail. Le Chef Sorcier était assis, absorbé dans ses pensées. - " Qu'est-ce que tu veux ? " grommela Huss. - " J'ai une requête à vous présenter, Chef Sorcier Huss " . - " Chef Sorcier de nom seulement, " précisa Hein Huss. " Isak Comandore est en train de devenir le Chef Sorcier effectif. " Les yeux de Sam Salazar papillotèrent, puis il émit un petit rire incertain. Hein Huss posa sur lui son regard pâle et glacé ; " Que veux-tu. apprenti ? " - " J'ai entendu dire que vous alliez partir en expédition dans la forêt afin d'étudier le Premier Peuple. " - " C'est vrai. Et alors ? " - " Le Premier Peuple a certainement l'intention d'attaquer maintenant tous les hommes. " Hein Huss haussa les épaules. " Les indigènes commercent avec les hommes. Les hommes se sont toujours rendus librement à Forest Market pour faire du troc avec le Premier Peuple. Peut-être les choses ont-elles changé, peut-être non. " - " J'aimerais vous accompagner, • dit Sam Salazar. - " Ce n'est pas une mission pour les apprentis. " - " Un apprenti doit saisir toutes les occasions d'apprendre, . dit Sam Salazar. . De toute manière, il vous faudra quelqu'un pour Monter et démonter votre tente, pour décharger et recharger les coffres à simulacres, pour cuisiner, pour aller chercher de l'eau et exécuter tous les autres travaux Matériels. " " Tes arguments sont convaincants, " dit Hein Huss. " Nous partirons à l'aube. Prends tes dispositions en conséquence. " 9 Le soleil se levait lorsque les deux sorciers quittèrent Faide Keep. Le chariot à grandes roues s'ébranla en craquant en direction du nord. Hein Huss et luit Comandore étaient assis côte à côte sur le siège avant, et Sam Salazar se tenait à l'arrière, les jambes pendantes. Montant et descendant au gré des ondulations des dattes, ils disparurent bientôt derrière Skywatcher Hill, une éminence qui dominait la plaine vallonnée. Cinq jours plus tard, une heure avant le coucher du soleil, le charroi reparut. Comme à l'aller Hein Huss et Isak Comandore se tenaient à l'avant, et Sam Salazar était assis à l'arrière. Ils approchèrent de la forteresse et, sans dire un mot et sans faire un geste, franchirent les grandes portes et s'arrêterent au milieu de la cour. Irak Comandore déplia ses longues jambes et sauta sur le sol comme une grande araignée. Hein Huss se laissa tomber lourdement de l'autre côté du chariot avec un grognement. Les deux sorciers rejoignirent leurs quartiers respectifs tandis que Sam Salazar conduisait les chevaux et le chariot jusqu'aux écuries. Un peu plus tard, Isak Comandore se présents à Lord Faide qui attendait dans sa salle des trophées. Lord Faide, que des considérations de position, de dignité et de protocole obligeaient à une attitude de feinte indifférence, le regarda d'un air morose, attendant qu'il parle. Hein Huss aurait pu demeurer un jour entier le regard fixé sur Lord Faide, attendant qu'il parle le premier, mais lsak Comandore ne possédait pas la même sérénité absolue. II montra les dents comme un renard et fit un pas en avant. . - "Je reviens de Wildwood. " dit-il. - " Quels résultats avez-vous obtenus ? " -. "Je pense quïl est possible d'envoûter le Premier peuple. " Hein Huss, qui était entré derrière Comandore, parla : " Mon avis est qu'une telle entreprise, dans la mesure où elle est réalisable, est inutile et vraisemblablement dangereuse. " Les yeux rouge-brun d'Irak Comandore devinrent de la couleur des flammes. II regarda Hein Huss puis se tourna vers Lord Faide. - "Vous m'avez confié une mission : le viens vous faire mon rapport. " - " Asseyez-vous tous les deux. Je vous écoute. " Irak Comandore, chef nominal de l'expédition, prit la parole . - " Nous avons emprunté le bord de la rivière jusqu'à Forest Market sans rencontrer le moindre signe d'hostilité. A Forest Market. une centaine d'indigènes se livraient au troc, échangeant du bois en fût, des planches et des piquets contre des couteaux, ou fil de fer et des récipients en cuivre. Lorsqu'ils eurent terminé leurs transactions sections, nous les suivîmes jusqu'à leur barge et montâmes à bord derrière eux, chevaux et chariot compris. Ils ne manifestèrent pas la moindre surprise... " - " la surprise, " coupa Hein Huss, " est une émotion qu'ils ne sont pas capables de ressentir. " Irak Comandore lui jeta un bref regard. . Nous nous sommes adressés à l'équipage de la barge, expliquant que nous désirions visiter l'intérieur de Wildwood. Nous avons demandé si nous pouvions avoir l'assurance que notre vie ne serait pas menacée, car dans l'éventualité contraire nous ne pénétrerions pas dans la forêt. Les indigènes nous répondirent que le fait que nous demeurions en vie ou que nous mourions leur était parfaitement indifférent. Cela ne constituait en aucun cas un sauf-conduit ; cependant, nous le considérâmes ainsi et demeurâmes à bord de la barge. " Irak Comandore poursuivit son récit, auquel Hein Hum apporta d'occasionnelles corrections. L'embarcation avait remonté la rivière, s'enfonçant dans la forêt, manoeuvrée par les indigènes qui s'aidaient de longues perches. Bientôt ils cessèrent de pousser, et malgré cela la barge continua à avancer à contre-courant. Les sorciers étonnés discutèrent la possibilité d'une téléportation ou de l'utilisation d'une force symbolique, et se demandèrent s'il était possible que le Premier Peuple eût développé une technique de sorcellerie inconnue des hommes. Sam Salazar, qui ne participait pas à la discussion, remarqua que quatre énormes scarabées d'eau, longs de quatre mètres, avec des carapaces noires huileuses et des têtes obtuses, avaient émergé du lit de la rivière et poussaient la barge, apparemment sans direction et sans commandement. Les indigènes se tenaient à l'avant et certains d'entre eux orientaient l'avant de l'embarcation à droite ou à gauche pour lui faire suivre les méandres de la rivière. Ils ignoraient les sorciers et Sam Salazar comme s'ils n'eussent pas existé. Les scarabées nageaient et poussaient infatigablement. Durant quatre heures, la barge remonta le fil du courant à une vitesse voisine de celle du pas d'un homme. De temps à autre des groupes d'indigènes apparaissaient dans l'ombre de la forêt, mais aucun d'entre eux ne paraissait concerné par le chargement inhabituel de la barge. Vers le milieu de l'après-midi, la rivière s'élargit et se divisa en plusieurs canaux. Quelques minutes plus tard, l'embarcation flotta dans l'eau libre d'un petit lac. Sur la berge, derrière les premières rangées d'arbres, apparut une vaste installation. Les sorciers regardèrent, surpris et intéressés. II avait toujours été prétendu que les indigènes du Premier Peuple menaient une vie errante dans la forêt, comme ils l'avaient fait originellement dans les dunes. La barge accosta. Les indigènes débarquèrent et les trois hommes les suivirent avec, les chevaux et le chariot. Leurs impressions immédiates furent celles de la présence d'une multitude d'autochtones et d'une activité lente mais incessante, et en même temps leurs narines furent agressées par une odeur accablante. Ignorant la puanteur, les deux sorciers et Sam Salazar conduisirent le chariot à l'écart, s'arrêtant en chemin pour enregistrer ce qu'ils voyaient. L'installation se révéla être le centre d'activités nombreuses et variées. Sur une certaine surface, les branches basses des arbres avaient été élaguées et les troncs réunis entre eux au moyen de barres d'écume solidifiée, longues de cent mètres, hautes de quinze et épaisses de six, sous lesquelles un homme pouvait passer sans se baisser. Il y avait une douzaine de ces barres, visiblement de construction cellulaire. Certaines des cellules étaient ouvertes ; à l'intérieur grouillaient de petites créatures ayant vaguement l'apparence de poissons - les jeunes du Premier Peuple. Sous les barres, des centaines d'indigènes étaient engagés dans des opérations diverses, qui pour la plupart n'étaient pas familières aux humains. Laissant le chariot sous la garde de Sam Salazar, Hein Huss et Isak Comandore s'avancèrent et se mêlèrent aux indigènes, poussés par la curiosité en dépit de l'odeur infecte, et du grouillement répugnant des petites créatures en forme de poissons. Nul ne leur prêta attention, et personne ne tenta de les arrêter ; ils errèrent librement dans tout, l'installation, dont une partie ressemblait à un immense zoo divisé en plusieurs sections. La destination d'une de ces sections - une sorte de parc d'une soixantaine de mètres de long -était parfaitement claire. Trois ou quatre autochtones se tenaient à une extrémité, armés de tubes à guêpes. A l'autre bout, un cadavre humain pendait au bout d'une corde - un des soldats de Lord Faide tué pendant la bataille de la nouvelle plantation. Certaines des guêpes piquaient droit sur le cadavre, et à l'instant de l'impact elles étaient arrêtées,par un filet et récupérées. D'autres voletaient de-ci de-là et parfois, changeant de direction, tentaient d'attaquer les indigènes placés de part et d'autre du champ de tir. Ces guêpes étaient également arrêtées par un filet mais tuées aussitôt. Le but de cet entraînement était tout à fait clair. Examinant toutes les autres activités à la lumière de cet exercice, les sorciers lurent en mesure d'interpréter tout ce qui jusqu'alors les avait intrigués. Ils virent des coléoptères gros comme des chiens, équipés de puissantes mâchoires dentelées, attaquer des objets de bois façonnés en terme de chevaux , des enclos renfermaient des monstres encore bien plus gros, au corps segmenté, munis de douzaines de pattes puissantes et avec des têtes de cauchemar. Toutes ces créatures - guêpes, coléoptères, mille-pattes -appartenaient, sous une forme minuscule et inoffensive, à la faune de la forêt. I! était évident que le Premier Peuple pratiquait l'élevage sélectif de ces animaux depuis des années, voire depuis des siècles. Mais l'activité du camp n'était pas uniquement consacrée à la guerre. Des phalènes étaient entraînés à récolter des noix ; des vers de terre foraient des trous rectilignes dans des pièces de bois ; dans une autre section des chenilles mâchaient une substance jaune et la modelaient en sphères d'un calibre identique. Les odeurs composites qui émanaient du zoo empuantissaient l'air d'une manière épouvantable. Les sorciers s'écartèrent avec répugnance et revinrent au chariot. Pendant que Hein Huss et Isak Comandore discutaient de ce qu'ils avaient vu, Sam Salazar alluma un feu et entreprit de monter la tente. La nuit tomba. Les blocs d'écume solidifiée se mirent à luire d'une lumière intérieure. L'activité diminua mais ne cessa pas totalement. Les sorciers prirent leur repas et se retirèrent sous la tente, tandis que Sam Salazar montait la garde. Le jour suivant, Hein Huss parvint à engager la conversation avec un indigène. C'était la première fois depuis leur arrivée qu'on leur accordait un peu d'attention. La conversation fut longue, aussi Hein Huss n'en rapporta-t-il que l'essentiel à Lord Faide. Durant tout le temps que dura cette relation, Isak Comandore tourna le dos, se dissociant ostensiblement de son collègue. Tout d'abord, Hein Huss s'était enquis du but de cet entraînement sinistre des guêpes, des coléoptères, des mille-pattes et autres animaux monstrueux, . - " Notre intention est d'exterminer les hommes, " avait répondu ingénument la créature. " Notre intention est de revenir nous installer sur la mousse des dunes, d'où ils nous ont chassés. C'est notre but depuis l'apparition des hommes sur cette planète. " Huss avait fait remarquer qu'il y avait suffisamment de place sur Pangborn pour que le Premier Peuple et les hommes y vivent en paix. " Le Premier Peuple, " avait-il dit, " devrait s'arrêter de piéger les dunes et abandonner son projet de cerner les forte cesses avec des forêts. " - " Non, " lui avait-on répondu catégoriquement, " les hommes sont des intrus. Ils souillent depuis trop longtemps cette planète merveilleuse. Ils seront tous tués. " Isak Comandore reprit part à la conversation. " J'ai noté à ce moment-là un fait significatif. Tous les indigènes qui étaient visibles avaient cessé leur travail, et ils regardaient dans notre direction comme s'ils participaient à la discussion. J'arrivai à l'importante conclusion que le Premier Peuple n'est pas composé d'entités individuelles, mais que les indigènes sont les composants d'un tout et sont plus ou moins unis par une phase télépathique analogue à la nôtre. " Hein Huss reprit placidement la parole : " J'ai fait observer que si nous étions attaqués, beaucoup de membres du Premier Peuple périraient. Cela parut laisser la créature complètement indifférente, et en fait cela confirme ce que le Sorcier Comandore avait déjà induit. L'indigène répondit : a II y a beaucoup de jeunes dans les cellules, et ils remplaceront ceux qui mourront. Mais si la communauté tombe malade, tous ses éléments souffrent. Nous avons été refoulés à l'intérieur des forêts et contraints d'y mener une existence anormale. Nous devons nous armer et chasser les hommes, et pour cela nous avons adapté les méthodes humaines à nos propres buts. " - " II est inutile de préciser, " dit Isak Comandore " que le grief du Premier Peuple s'applique aux hommes d'autrefois, pas à nous-mêmes. " - " Quoi qu'il en soit, " dit Lord Faide, " ils ne nous laissent aucun doute sur leurs intentions. Nous serions idiots de ne pu les attaquer immédiatement, avec toutes les armes dont nous disposons. " Hein Huss reprit la parole : " La créature a poursuivi : " Nous avons appris la valeur de l'irrationalité. " Ce n'est évidemment pas ce mot que l'indigène a employé, et il n'exprime même pas sa pensée. II a dit en réalité quelque chose comme " une série d'essais vaguement motivés " - mais ce n'est pas encore là une traduction exacte. II a ajouté : " Nous avons appris à modifier notre environnement. Nous avons acquis la maîtrise génétique des plantes, des arbres et des insectes. C'est un énorme effort pour nous qui préférerions poursuivre une vie paisible sur la mousse. C'est vous, les hommes, qui nous avez contraints à mener cette existence, et il vous faut maintenant en supporter les conséquences. " J'ai fait remarquer une fois de plus que les hommes étaient loin d'être impuissants, et que de nombreux indigènes mourraient. Cette idée n'a pas paru le moins du monde tourmenter la créature quia répondu : " la communauté continuera à vivre. " J'ai hasardé une question délicate : " Si votre intention est d'exterminer tous les hommes, pourquoi nous laissez-vous en vie au milieu de vous ? " II a répondu : " L'entière communauté humaine sera détruite. " Apparemment, ils sont persuadés que la société humaine est analogue à la leur, et par conséquent le meurtre de trois unités isolées représentait-il pour eux un effort inutile. " Lord Faide eut un petit rire amusé. " Pour nous détruire, il faudrait d'abord qu'ils échappent au feu d'Hellmouth, puis qu'ils réussissent à pénétrer dans l'enceinte de Faide Keep. Ils en sont incapables. " Isak Comandore, reprit son rapport : " A ce moment-là, j'étais déjà convaincu que le problème consistait à envoùter, non des individus, mais une race tout entière. En théorie, cela ne devrait pas être plus difficile que d'ensorceler un seul indigène. Parler à vingt personnes ne demande pas plus d'efforts que s'adresser à une seule. J'ai ordonné à l'apprenti de collecter des substances sosie, liées aux créatures, écailles de peau, écume et déjections. Pendant qu'il était occupé à ce travail, j'ai opéré une tentative pour entrer en contact télépathique avec les créatures. Ce fut difficile, car leur télépathie agit à un stratum différent du nôtre. Néanmoins, dans une certaine mesure, j'ai obtenu un résultat. " - " Ainsi, vous êtes capables d'envoûter le Premier Peuple ? " demanda Lord Faide. - " Je ne garantis rien à l'avance. J'ai à me livrer à certains préparatifs. " - " Eh bien, allez.y. Faites ces préparatifs. " Comandore se leva et, après avoir lancé un regard sournois à Hein Huss, quitta la pièce. Huss demeura immobile et frotta son menton avec ses gros doigts. - " Vous avez quelque chose à ajouter ? " demanda Lord Faide. Huss grommela, puis se hissa sur ses pieds. " Je crois que j'aurais quelque chose à dire, mais mes pensées sont confuses. Tous les futurs possibles me semblent inquiétants et menaçants. " Lord Faide regarda Hein Huss d'un air surpris. Jamais le massif Chef Sorcier ne s'était exprimé d'une manière aussi mélancolique et pessimiste. " Parlez, " dit-il, " je vous écoute. " - " Si j'avais la moindre certitude, je parlerais volontiers, " dit Hein Huss avec brusquerie. " Mais je suis seulement assailli de doutes. J'ai peur que nous ne puissions plus nous fier à la sorcellerie logique et orthodoxe. Nos ancêtres étaient des faiseurs de miracles, des magiciens. Ils ont chassé le Premier Peuple des dunes et l'ont obligé à se réfugier dans les forêts. Pour nous mettre en fuite à notre tour, les indigènes ont adopté les antiques méthodes, l'empirisme et les essais conduits au hasard. Je suis indécis. Peut-être devrions-nous tourner le dos à la logique et au bon sens et revenir au mysticisme de nos ancêtres. " Lord Faide haussa les épaules. " Si Isak Comandore est capable d'envoûter le premier peuple, un tel recul ne sera pas nécessaire. " - " Le monde change . " dit Hein Huss. " Il y a une chose au moins dont je suis sûr : le temps de la sorcellerie habile et efficace est révolu. Le futur appartient aux hommes ingénieux, à l'intelligence aiguë, dont l'imagination ne sera pas troublée par la discipline. L'hétérodoxe Sam Salazar peut devenir plus efficace que je ne l'ai jamais été. Le monde change. " Lord Faide eut son petit sourire de dyspeptique. " Quand ce jour viendra, je nommerai Sam Salazar Chef Sorcier et je lui conférerai également le titre de Lord Faide. Puis vous et moi nous nous retirerons dans une hotte au milieu des dunes. " Hein Huss eut un geste fataliste et quitta la pièce. 10 Deux jours plus tard, rencontrant Isak Comandore, Lord Faide s'enquit de ses progrès. Le sorcier se réfugia dans des généralités. Lorsque deux autres jours se furent écoulés, Lord Faide renouvela sa question et cette fois insista pour obtenir des détails. A contrecoeur, Comandore le fit entrer dans sa salle de travail où une douzaine d'assistants-sorciers, de jeteurs de sorts et d'apprentis, assis autour d'une grande table, travaillaient à une maquette représentant l'installation du Premier Peuple dans la forêt. - " Autour du lac, je placerai un grand nombre de simulacres d'indigènes chargés avec leurs essences, " précisa Comandore. a Lorsque cela sera terminé, je procéderai à leur envoûtement collectif. " - " Parfait. Travaillez bien. " Lord Faide quitta la salle, traversa la cour et, empruntant un escalier étroit, monta jusqu'au dernier étage de la forteresse. Il prit pied au sommet du toit en parasol sous la coupole qui abritait l'arme ancestrale Hellmouth. - " Jambart ! Où êtes-vous ? " cria.t-il. Le canonnier Jambart, un petit homme bedonnant au menton bleu et au nez rouge, apparut. " Seigneur ? " " Je viens inspecter Hellmouth. Est-il prêt à fonctionner instantanément ? " - " II est prêt à cracher le feu à l'instant même. Voyez vous même : il est graissé, gratté, poli - chacune de ses parties est aussi lisse qu'un oeuf " Les sourcils froncés, Lord Faide procéda à un examen attentif de l'arme, un lourd cylindre de métal de deux mètres de diamètre et quatre mètres de long, truffé d'appareils étranges et de connexions de cuivre poli. I1 était visible que Jambart l'entretenait avec soin ; nulle trace de poussière, de rouille ou de corrosion n'était perceptible sur l'arme elle-même ni sur la tourelle qui la supportait. Partout ce n'était que métal étincelant. La gueule de la pièce était protégée au moyen d'une lourde plaque métallique et d'un panneau de toile goudronnée ; le socle sur lequel la tourelle pivotait était abondamment graissé. Faisant le tour de la coupole, Lord Faide observa les quatre points cardinaux. Au sud s'étendait Faide Valley, une vaste étendue fertile ; à l'ouest moutonnaient les dunes ; au nord et à l'est s'étirait la masse sombre et menaçante de Wildwood Nord et Sud, séparées par la nouvelle plantation. Lord Faide retourna son attention vers Hellmouth et prétendit avoir trouvé une tache de rouille. Jambart se confondit en excuses et reconnut qu'il s'agissait là d'une négligence coupable. Lord Faide exprima un sévère avertissement, l'exhortant à moins de relâchement, puis descendit dans la cour et se dirigea vers la salle de travail de Hein Huss, II trouva le Chef Sorcier allongé sur sa couche et contemplant les solives du plafond. Sam Salazar était assis derrière un pupitre au fond de la pièce, entouré de pots, de fioles et de récipients divers. Lord Faide contempla le désordre d'un oeil méprisant. " Que fais-tu ? " demanda-t-il à l'apprenti. Sam Salazar leva vers lui un regard coupable. " Rien de particulier, Seigneur. " - " Si tu est désoeuvré, va aider Isak Comandore. " - " Je ne suis pas désoeuvré Lord Faide. " - " Alors, dis-moi ce que tu fais. " Sam Salazar eut une moue boudeuse et regarda son pupitre. " Je ne sais pas. " - " Donc, tu ne fais rien. " - " Si, je suis occupé. J'ai ici un peu de l'écume du Premier Peuple, sur laquelle je verse des liquides variés. Rien ne l'attaque et rien ne la dissout, ni l'eau ni les alcools. Sous l'effet de la flamme, elle se carbonise lentement en émettant une fumée infecte. " Lord Faide ricana : " Tu t'amuses comme un enfant. Crois-tu que c'est en barbotant comme un bébé que tu apprendras le métier de sorcier ? Va trouver Isak Comandore ; il te trouvera un travail utile. " Hein Huss bougea sur sa couche et émit un son profond, mi-reniflemenL mi-grognement. . " II ne fait pas de mal, et Isak Comandore a suffisamment d'aide. Sam Salazar ne deviendra jamais un sorcier - cela est depuis longtemps évident. " Lord Faide haussa les épaules. " Après tout, c'est votre apprenti et ce qu'il fait vous regarde. Passons aux choses sérieuses. Quelles nouvelles avez-vous des forteresses ? " Hein Huss se redressa en grognant et en soufflant, et laissa pendre ses jambes sur le côté de sa couche: " Les Lords partagent plus ou moins vos soucis et votre inquiétude. Vos proches alliés mettront volontiers des troupes à votre disposition ; les autres agiront de mémo si la situation le nécessite. " Lord Faide hocha la tète avec une froide satisfaction. " Pour l'instant, il n'y a pas urgence. Les sauvages ne quittent pas le couvert de la forêt. Faide Keep est naturellement imprenable, mais ils seraient fort capables de ravager la vallée ... " II s'interrompit et demeura pensif durant un moment. " Laissons Isak Comandore procéder à leur envoûtement. Ensuite, nous aviserons. " Du coin où se tenait Sam Salazar parvint un sifflement suivi d'une petite détonation, et une bouffée de gaz âcre envahit la pièce. L'apprenti regarda les deux hommes d'un air coupable sous ses sourcils roussis. Lord Faide eut un ricanement dégotté et se dirigea à grands pas vers la porte. - " Qu'est-ce que tu as fait ? " demanda Hein Huss d'une voix indifférente. - " Je ne sais pas. " Hein Huss émit à son tour un ricanement écoeuré . " Tu es ridicule. Si tu veux réussir des miracles, il faut te rappeler tes procédés. La thaumaturgie n'a rien de compatible avec la sorcellerie qui possède des guides et des règles établies. C'est quelque chose de très complexe, et il est indispensable que tu prennes des notes si tu veux que les miracles puissent être répétés. " Sam Salazar hocha la tête et revint à son pupitre. 11 Un peu plus tard dans la journée, des nouvelles alarmantes parvinrent à Faide Keep. A Honeymoon Hill, une colline située à proximité de Forest Market, un groupe d'indigènes avait attaqué un camp de bergers et entrepris de tuer les moutons à l'aide d'épines. Les bergers s'étant avisés de protester, ils avaient été férocement massacrés avec ce qui restait du troupeau. Les jours suivants. parvinrent d'autres mauvaises nouvelles quatre enfants qui se baignaient dans la rivière Brastock à Gilbert Ferry avaient été saisis et mis en pièces par d'énormes scarabées d'eau. De l'autre côté de Wildwood, dans les collines basses situées immédiatement derriére Castle Cloud, les paysans avaient défriché le flanc du coteau et planté de la vigne ; tôt dans la matinée ils avaient découvert de répugnants tématodes géants en train de dévorer la plantation - ceps, racines, branches et feuilles. lis avaient essayé de tuer les monstres avec leurs bêches, mais avaient tous péri sous une attaque de guêpes. Ce fut Adam McAdam qui rapporta ces incidents à Lord Faide, lequel en fureur alla aussitôt trouver Isak Comandore. - " Combien de temps vous faut-il pour achever vos préparatifs ? " lui demanda-t-il. - "Je suis prêt, " répondit le sorcier, " mais il me reste à me reposer et à me fortifier. Demain matin, je procéderai à l'envoutement. " - " Le plus tôt sera le mieux. Les sauvages ont quitté leurs forêts et commencé à tuer des hommes. " Isak Comandore caressa son long menton. . II fallait s'y attendre. Ils nous ont prévenus. " Lord Faide ignora la remarque. " Montrez-moi votre maquette, " demanda-t-il. Isak Comandore le conduisit dans sa salle de travail. Le modèle était maintenant achevé et comportait une foule de simulacres d'indigènes convenablement enduits et sensibilisés, liés chacun au sorcier au moyen d'un petit fragment d'écume. Isak Comandore montra un récipient rempli d'un liquide sombre. - " Je vais vous expliquer le principe de l'envoûtement auquel je vais me livrer. Lorsque j'ai visité le camp du Premier Peuple, j'ai regardé partout afin de trouver des symboles puissants. II y en avait sans aucun doute une certaine quantité, mais je n'arrivais pas à les discerner. C'est alors que je me rappelai un détail que j'avais observé au cours de la bataille de la nouvelle plain talion : lorsque les créatures s'étaient trouvées menacées à la fois par nos troupes et par Ie feu et toutes prêtes à mourir, elles avaient projeté une écume colorée en pourpre sombre. II est bien évident que la projection de cette écume colorée est associée 3 l'idée de mort ; aussi mon envoûtement sera-t-il basé sur ce symbole. " - " Reposez-vous bien, alors, de manière que vous soyez au summum de votre capacité pour envoûter ces sauvages, " dit Lord Faide. Le matin suivant, Isak Comandore revêtit une longue robe noire et mit sur sa téta k masque du démon Nard afin de se fortifier. Puis il pénétra dans sa salle de travail dont il referma la porte. Une heure s'écoula, puis une deuxième. Lord Faide se trouvait alors attablé pour le breakfast avec les membres de sa famille, s'efforçant de maintenir sur son visage un masque d'indifférence cynique. Mais bientôt, ne pouvant plus se contenir, il se précipita dans la cour de la forteresse ou les subalternes d'Isak Comandore attendaient dans un étal d'agitation fébrile. " Où est Hein Huss ? " demanda-t-il. . Dites.lui de venir me trouver. " Hein Huss sortit de ses quartiers et s'approcha de son pas pesant Lord Faide montra la porte de la salle de travail d'Isak Comandore. " Que se passe-t-il ? A-t-il réussi ? " Hein Hus, projeta son esprit en avant. " II est en train de formuler un puissant envoûtement. Je perçois de l'agitation, de la colère ... " - " Chez Comandore ou chez les sauvages ? " - " Je ne saurais le dire. Je pense qu'il a projeté un message dans leurs esprits. C'est une tâche très difficile, ainsi que je vous l'ai expliqué. Si l'on considère celle phase préliminaire, on peut dire qu'il a réussi. . - " Préliminaire ? Que lui reste-t-il à accomplir ? " - " Les deux éléments les plus importants de l'envoûtement rendre la victime réceptive et utiliser le symbole approprié. . Lord Faide fronça les sourcils. . Vous ne semblez pas très optimiste. " - " J'éprouve de l'incertitude. II est possible que les suppositions sillons d'Isak Cartonnier, soient fondées. S'il ne s'est pas trompé et sous réserve que le Premier Peuple soit hautement accessible à la suggestibilité, ce jour marquera une grande victoire et Comandore sortira de l'épreuve avec une mana immense. " Lord Faide regarda la porte derrière laquelle oeuvrait le sorcier. - " Que se passe-t-il en ce moment ? " Sous l'effet de la concentration, le regard de Hein Huss perdit toute expression. " Isak Comandore est en train de perdre conscience. II ne peut plus rien faire aujourd'hui. " Lord Faide se tourna et agita la main en direction des assistants qui attendaient. " Entrez dans la pièce ! Assistez votre maitre ! " Les subalternes d'Isak Comandore se précipitèrent vers la porte et l'ouvrirent. Ils pénétrèrent dans la salle de travail et en res. sortirent presque aussitôt, portant le corps flasque du sorcier dont la robe noire était éclaboussée de taches pourpres. Lord Faide s'approcha vivement. " Qu'avez-vous réussi à faire ? Parlez ! " Les yeux d'Isak Comandore étaient mi-clos et sa lèvre inférieure humide perdait. " J'ai parlé au Premier Peuple, à la race tout entière. J'ai projeté le symbole dans leurs esprits... " Sa tête retomba sur le côté. Lord Faide recula. " Transportez-le jusqu'à ses quartiers, et allongez-le sur sa couche. " II fit demi-tour et demeura un instant immobile, indécis, en mordillant sa lèvre. " Nous ne savons toujours pas dans quelle mesure il a réussi. " - " Si, nous le savons, " dit Hein Huss. - " Que voulez-vous dire ? " - " J'ai lu dans l'esprit d'Isak Comandore. Dans un effort terrible, il a réussi à projeter le symbole de l'écume pourpre dans l'esprit des indigènes, et c'est alors qu'il a appris qu'elle ne s'associait pas à l'idée de mort. Elle signifie la crainte pour la sécurité de la communauté, et en même temps une fureur désespérée. " - " De toute manière, " dit Lord Faide au bout d'un moment, " le Premier Peuple ne peut guère devenir plus hostile qu'il ne l'est déjà. " Trois heures plus tard, un éclaireur pénétra au galop dans la cour de la forteresse. II sauta d'un bond sur le sol et se précipita vers Lord Faide. " Le Premier Peuple a quitté la forêt ! Les indi gènes marchent sur Faide Keep ! Ils sont des milliers ! " - " Laissez-les approcher, répondit tranquillement Lord Faide. " Plus ils seront près, mieux cela vaudra. Jambart, où êtes vous ? " " Ici, Seigneur. " - " A votre poste ! Que Hellmouth sait prêt à tirer ! " - " Hellmouth est toujours prêt, Seigneur. " - "Parfait, " dit Lord Faide en lui tapotant l'épaule. " Bernard ! " Le sergent des hommes d'armes de Faide Keep s'approcha. - " Les troupes sont prêtes, Lord Faide. " - " Le Premier Peuple attaque. Faites faire un bon repas à vos hommes et qu'ils se munissent d'armures. Nous allons avoir besoin de toute notre force. " Lord Faide se tourna vers Hein Huss. " Entrez en contact avec les forteresses et les manoirs, et ordonnez à mes parents de rallier Faide Keep avec toutes les trompes et toutes leurs armures. Entrez également en communication avec Bellgard Hall. Boghoten, Camber et Candelwade. Vite, vite, il n'y a que quelques heures de marche de Wildwood à Faide Keep. " Huss leva une main. " C'est déjà fait. Les forteresses sont averties. Elles connaissent notre situation, " - " Et les sauvages ? Pouvez vous sonder leurs esprits ? " - " Non, Lord Faide. " Lord Faide s'éloigna. Hein Huss se dirigea vers les grandes grilles, les franchit et entreprit de faire le tour de la forteresse. Marchant lentement, il évalua du regard les murs noirs des quatre tours d'angle, sans ouverture et à l'épreuve de foute attaque, même de celle des anciennes armes miracles. Au faite du toit en parasol, Jambart s'affairait sous la coupole abritant Hellmouth, polissant ce qui déjà étincelait et lubrifiant des surfaces déjà enduites d'une épaisse couche de graisse. Hein Huss acheva son tour d'inspection et rentra dans la Forteresse. Lord Faide s'approcha de lui, les lèvres serrées et les veux brillants. " Qu'avez-vous observé ? " demanda-t-il. - "Seulement les tours, les murailles, le toit et Hellmouth. " - " Et que pensez-vous ? " - " Je pense beaucoup de choses. " - " Vous ne vous compromettez pas, Hein Huss. Vous en savez beaucoup plus que vous ne le laissez paraître. II est préférable que vous exprimiez la totalité de votre pensée, car si Faide Keep tombe aux mains des sauvages, vous périrez comme nous. " Les yeux limpides du Chef Sorcier rencontrèrent le regard sombre de Lord Faide. " Je n'en sais pas plus que vous. Le Pre mier Peuple attaque. Les indigènes ont prouvé qu'ils n'étaient pas stupides, et leur intention est de nous exterminer. Ce ne sont pas des sorciers, et ils ne peuvent pas nous suggestionner et nous contraindre à sortir. Briser les murailles de Faide Keep est une entreprise impossible. Pour passer dessous, il leur faudrait percer des mètres et des mètres de roc. Quels sont leurs plans ? Je l'ignore. Réussiront-ils ? Je n'en sais rien non plus. De toute façon, l'ère du sorcier et de l'utilisation ordonnée de ses connaissances est révolue. Mon opinion est que nous devons essayer de faire des miracles, en tâtonnant et aveuglément, comme Sam Salazar quand il déverse des liquides sur l'écume pour essayer de la dissoudre. " Une troupe de chevaliers en armure franchit les portes de Faide Keep. C'étaient des guerriers en provenance de Bellgard Hall, la forteresse voisine. Et. au fur et à mesure que les heures s'écoulaient, d'autres contingents vinrent grossirent les rangs des défenseurs de Faide Keep, dont la cour grouilla bientôt d'hommes et de chevaux. Deux heures avant le coucher du soleil, l'avant-garde des indigènes apparut au sommet d'une dune. II semblait y avoir un fort contingent d'attaquants, avançant en une masse disciplinée avec de nombreux traînards en queue et sur les flancs. Une clameur poussée par les renforts venus des autres forteresses, qui réclamaient une charge immédiate, parvint aux oreilles de Lord Fat e, mais elle ne trouva pas d'écho parmi les vétérans de la bataille de la nouvelle plantation. Lord Faide, cependant, fut satisfait de ,ni, la masse dense des indigènes. . Qu'ils approchent encore d'un kilomètre, et Hellmouth se chargera d'eux. Jambart ! " - " A vos ordres, Lord Faide. " - " Suivez-moi. La parole va être à Hellmouth. " Le canonnier sur les talons, il escalada les marches menant à la coupole. Lors qu'ils eurent atteint le sommet du toit, Lord Faide proclama - " Faites pivoter Hellmouth, et braquez-le droit sur ces sauvages ! " Jambart bondit vers une rangé, de leviers et de volants. II hésita, perplexe, puis opéra une tentative en manoeuvrant un volant. Au milieu d'un horrible grincement de paliers et d'engrenages, depuis longtemps figés dans l'immobilité, Hellmouth repondit en pivotant lentement sur son axe. Les sourcils de Lord Faide se haussèrent d'une façon menaçante. - " J'ai entendu la preuve d'une négligence. " - " Oh ! non, Seigneur ! Trouvez une trace de rouille, l'ombre d'une poussière, et vous pourrez me faire fouetter jusqu'au sang ! " - " Alors qu'est-ce que c'émit que ce bruit ? " - " Je l'ignore, Seigneur. C'est interne et invisible. Cela n'est pas placé sous ma responsabilité. " Lord Faide ne répondit rien. Hellmouth était maintenant pointé sur la marée blanche qui venait de Wildwood. Jambart manoeuvra un levier et Hellmouth avança son lourd canon avec quelques sursauts. D'une voix chargée de colère, Lord Faide cria : " Le capot de gueule, imbécile ! " - " Un oubli qui sera vite réparé, Seigneur. " Jambart se hissa sur Hellmouth et rampa jusqu'à son extrémité en s'accrochant à ses protubérances afin de ne pas chuter. Surplombant la longue courbe lisse du toit, il arracha avec de grandes difficultés le tampon obturateur puis revint jusqu'au centre de la coupole en se traînant à reculons sur les genoux. Les indigènes avaient légèrement ralenti le pas. Le gros de leurs troupes se trouvait maintenant à moins d'un kilomètre de distance. - " Maintenant, avant qu'ils se dispersent, nous allons les exterminer ", dit Lord Faide avec excitation. Il s'approcha de l'oculaire d'un tube télémétrique, louchant sur les fils et les symboles qui étaient noyés dans le verre, et ordonna à Jambart quelques corrections. - " Feu ! " Jambart appuya sur le bouton de mise à feu. De l'intérieur d'Hellmouth parvint une série de cliquetis métalliques, et toute son énorme masse gémit et grogna. Le canon devint rouge orange puis vira au blanc, et de son extrémité jaillit un soudain rayonnement pourpre aveuglant qui s'éteignit presque aussitôt. Hellmouth frémit tout entier et son canon se mit à bouillonner, à siffler et à fumer. Puis il y eut un claquement sec, et ce fut le silence. Là où la foudre d'Hellmouth avait frappé, à une centaine de mètres devant les premiers rangs des assaillants, quelques mètres carrés de mousse noircirent et se carbonisèrent. Lord Faide émit un grognement de mécontentement. Le dispositif de pointage était inexact, et le rayon avait tué peut-être vingt des membres de !'avant-garde. II adressa des signes fiévreux à Jambart. " Vite ! Corrigez la hausse ! C'est fait ?... Feu !" Jambart appuya sur la mise à feu, mais rien ne se passa. II essaya une autre fois, toujours sans succès, " Hellmouth est certainement fatigué, " dit-il. - " Hellmouth est mort ! . cria Lord Faide. " Vous avez failli à votre devoir ! " - " Non, non ! " protesta Jambart. . Hellmouth est fatigué, et il se repose. Je le soigne comme mon propre enfant ! II est poli comme du verre ! Quand une de ses parties est usée ou que quelque chose se casse, je ne prends aucun repos tant que la réparation n'est pas effectuée ! " Lord Faide jeta ses bras au ciel, poussa un juron inarticulé et dévala l'escalier en criant : " Huss ! Hein Huss ! " Hein Huss .s'approcha. " Oui, Lord Faide ? " - " Hellmouth est fatigué. Faites un sortilège afin qu'il retrouve toute sa force, vite ! " - " C'est impossible. " - .Impossible ? .. vociféra Lord Faide. " C'est tout ce que vous savez dire : impossible, inutile, irréalisable ! Vous avez perdu votre pouvoir. Je vais consulter Isak Comandore. - " Isak Comandore ne sera pas plus capable que moi de ranimer l'énergie d'Hellmouth. " - " Sophisme ! Il possède les hommes avec ses démons. Il saura posséder Hellmouth et lui rendre son énergie. " - " Lord Faide, vous êtes dans un état de surexcitation qui vous fait déraisonner. Vous savez aussi bien que moi que la sorcellerie n'a rien de commun avec la thaumaturgie. " Lord Faide leva une main et un serviteur s'approcha. " Allez immédiatement me chercher le Sorcier Comandore. " Isak Comandore sortit de ses quartiers, les yeux hagards et la peau cireuse, et s'approcha d'un pas mal assuré. Lord Faide fit un geste péremptoire. " J'ai besoin de vos talents. II faut que vous ranimiez Hellmouth. " Comandore lança un bref regard à Hein Huss qui se tenait immobile, massif et froid. Une promesse non remplie était largement suffisante. " Je ne peux pas, " avoua-t-il. - " Quoi ! Vous aussi me dites cela ? " - " II existe une différence fondamentale entre l'être humain et le métal. La condition normale de l'homme est un état voisin de la folie ; il est en permanence en équilibre entre un état d'exci. latin, morbide et l'apathie, et ses sens lui apprennent beaucoup moins qu'il n'imagine qu'ils le font. C'est un tour de sorcellerie élémentaire que d'abuser un homme, de le posséder du démon, de le tuer. Mais le métal, lui, est insensible. II réagit seulement en fonction de sa forme et de sa nature, ou sous l'influence de la thaumaturgie. " - " Alors, faites un miracle ! " - " C'est impossible, Lord Faide. " Lord Faide prit une profonde inspiration et, dans un immense effort de volonté, réussit à recouvrer son sang-froid. Tournant le dos aux deux sorciers, il traversa la cour à grandes enjambées en criant : " Mon armure ! Mon cheval ! Nous attaquons ! " Les troupes s'alignèrent, les chevaliers aux premiers rangs suivis par les soldats protégés par des armures. Lord Faide se plaça en tête et l'armée franchit les portes de la forteresse. Sur le glacis, elle prit sa formation de combat. - " Attention à l'écume ! " cria Lord Faide. " Attaquez, puis repliez-vous immédiatement. Tenez les visières de vos casques baissées afin de vous protéger des guêpes ! Chacun de vous doit tuer cent sauvages ! En avant ! " L'armée s'ébranla. Sur la mousse épaisse, les sabots des chevaux ne faisaient presque aucun bruit. A l'ouest, le grand soleil pâle touchait presque l'horizon. Parvenus à deux cents mètres de la masse des indigènes, les chevaliers éperonnèrent leurs montures et les chevaux à tète massive se précipitèrent en avant de leur long pas élastique. Tirant leur épée et poussant le cri de guerre, les chevaliers foncèrent au galop, chacun d'eux voulant arriver le premier. Aussitôt la troupe confuse des autochtones se divisa en deux parties, dévoilant plusieurs douzaines de scarabées noirs géants et d'énormes mille-pattes au corps segmenté. Les monstres reçurent l'assaut des chevaux les mandibules ouvertes et cliquetantes et les pattes fermement accrochées au sol. Les chevaux hennirent, se cabrèrent, ruèrent et tombèrent sur leur arrière-train, désarçonnant leurs cavaliers. Dans un craquement horrible, les scarabées se mirent à écraser les armures entre leurs mâchoires avec autant de facilité qu'un chien broie un os. Les deux pattes de devant cisaillées d'un seul coup de mandibules, Ie cheval de Lord Faide s'écroula, projetant son cavalier sur la mousse. Lord Faide se releva d'un bond, et d'un seul coup du tranchant de son épée, coupa une des pattes du scarabée le plus proche. Au moment où le monstre chargeait, il fit un bond de côté et lui trancha la patte opposée. La lourde tête cuirassée s'abaissa et ses mâchoires se mirent à arracher la mousse. Lord Faide cisailla rageusement les quatre autres pattes restantes et le monstre s'effondra. - " En retraite ! " hurla Lord Faut, " Reculez tous ! " Les chevaliers reculèrent lentement, taillant furieusement dans l'horrible masse grouillante, tuant ou estropiant tout ce qui était encore en état de combattre. Lorsque 1e contact eut été rompu, Lord Faide ordonna : " Formez-vous sur une double ligne perpendiculaire à l'ennemi, les chevaliers d'un côté et les hommes d'armes de l'autre, et avancez don. cernent en vous couvrant mutuellement. " Les deux colonnes s'ébranlèrent. Aussitôt les indigènes se dis. persèrent et entreprirent de les envelopper. Ils étaient armés de longues épines aiguës et portaient de petits sacs. A dix mètres des hommes, ils fouillèrent dans les sacs et projetèrent sur eux de petites boules noires qui éclataient au contact des armures en les éclaboussant. - " Chargez ! " hurla Lord Faide. Les hommes bondirent furieusement sur les indigènes, frappant comme des fous de taille et d'estoc. " Tuez-les ! Tuez-les tous ! " cria Lord Faide qui exultait. " Qu'il n'en reste pas un de vivant ! " II ressentit soudain une piqûre douloureuse sous son armure, puis une autre, puis une troisième. Des choses minuscules rampaient sous le métal, mordant et piquant. II jeta un regard autour de lui. Tous ses hommes avaient une expression tourmentée, un visage tordu par l'angoisse. Les bras armés se levaient mollement et retombaient sans énergie ; des doigts gantés de fer se crispaient sur les armures, essayant futilement de gratter. Deux hommes d'armes commencèrent soudain à arracher les éléments de leur corselet. " En retraite ! " cria Lord Faide. " Ralliez la forteresse ! " La retraite se transforma en débandade, presque en déroute. Tout en courant vers les portes de Faide Keep, les soldats semaient des pièces d'armures derrière eux. De la troupe des indigènes jaillit an vol de guêpes et cinq ou six hommes hurlèrent lorsque las insectes empoisonnés s'enfoncèrent dans leur dos. L'armée pénétra dans la cour de la forteresse dans un désordre indescriptible, chacun achevant de se débarrasser de son armure puis se grattant furieusement afin d'essayer d'arracher à sa peau les féroces mites rouges qui l'infestaient. - " Fermez les portes ! " ordonna Lord Faide. Les lourdes portes se refermèrent avec un grandement sourd. Faide Keep était assiégé. 12 Durant la nuit, les indigènes investirent la forteresse, formant un vaste cercle sur le glacis à une cinquantaine de mètres des remparts. Jusqu'à l'aube, il y eut un mouvement incessant de formes fantomatiques allant et venant à la lueur des étoiles. Jusqu'à minuit. Lord Faide les regarda s'agiter depuis un créneau, Hein Huss à ses côtés. Toutes les cinq minutes, il demandait - " Quelles sont les nouvelles des autres forteresses ? Où sont les renforts ? " , et Hein Huss lui donnait chaque fois la même réponse : " La confusion et le doute règnent dans l'esprit des Lords. Ils sont désireux de vous aider, mais ne se soucient pas de gaspiller leurs forces. En ce moment ils réfléchissent et étudient la situation. " En définitive, Lord Faide quitta le créneau en faisant signe à Hein Huss de le suivre. II descendit à sa salle des trophées et se laissa tomber sur un siège en invitant Hein Huss à l'imiter. Pendant un moment il fixa le Chef Sorcier avec un regard froidement calculateur. Hein Huss subit l'examen sans sourciller. - " Vous êtes Chef Sorcier, " dit finalement Lord Faide. " Pendant vingt ans vous avez jeté des sorts, formulé des sortilèges, réalisé des envoûtements, auguré de l'avenir, avec plus d'efficacité que n'importe quel autre sorcier sur Pangborn. Or, depuis peu, vous êtes devenu insouciant et inapte. Que se passe-t'il ? " - " Je ne suis ni inapte ni insouciant. Je suis tout simplement incapable d'oeuvrer au-delà de mes capacités. Je ne sais pas faire de miracles. Pour cela, il vous faut consulter mon apprenti, Sam Salazar. II ne sait pas non plus, mais il essaie avec ardeur toutes les possibilités et même plusieurs impossibilités. " " Et vous croyez vous-même à cette insanité ! Devant moi, vous êtes en train de devenir un mystique ! " Hein Huss haussa les épaules. " Mes connaissances ont leur limitation. Les miracles existent - de cela nous sommes certains. Les reliques de nos ancêtres le proclament tout autour de nous. Leurs méthodes étaient surnaturelles et répugnantes, mais voyezen utilisant les mêmes méthodes. k Premier Peuple menace de mens détruire. A la place de métal ils utilisent des créatures vivantes, mais le résultat obtenu est similaire. Les hommes de Pangborn, s'ils s'unissent et vraisemblablement au prix de pertes énormes, réussiront sans doute à rejeter le Premier Peuple dans les forêts -mais pour combien de temps ? Un an ? Dix ans ? Les indigènes planteront de nouveaux arbres, creuseront de nouveaux traquenards, et reviendront avec des armes encore plus formidables : des scarabées volants, gros comme des chevaux ; des guêpes au dard assez puissant pour trouer les armures ; des lézards géants capables d'escalader les murailles de Faide Keep. " Lord Faide tirailla la peau de son menton. " Et les sorciers ne pourront rien contre cela ? " - " Vous l'avez vu par vous-même. Isak Comandore a pénétré dans leur esprit au prix d'un effort épuisant, et tout ce qu'il a obtenu comme résultat, c'est de les mettre en colère. " Hein Huss écarta les bras. " Je ne sais pas. Je suis Hein Huss, Sorcier. J'observe Sam Salazar avec fascination. II n'apprend rien, mais il est ou trop stupide ou trop intelligent pour qu'on le décourage. Si la voie qu'il suit est celle qui conduit aux miracles alors il en fera . " Lord Faide se leva. " Je suis mortellement fatigué. Je n'arrive même plus à penser, il faut que je dorme. Demain, nous m saurons plus. " Hein Huss quitta la salle des trophées et revint au créneau. Le cercle des indigènes semblait s'être resserré, et les premiers rangs x trouvaient à moins d'une portée de flèche. Derrière, deux longues colonnes d'êtres pâles s'étiraient à l'infini, se déplaçant parallèlement en sens inverse. A quelque distance de la forteresse, un tas de matière blanche s'élevait, de plus en plus haut à mesure que la nuit s'avançait. Des heures s'écoulèrent, puis le ciel commença à pâlir et le disque du soleil apparut à l'est. Les indigènes grouillaient sur les dunes, amenant de longues barres d'écume durcie qu'ils déposaient sur la mousse avant de faire demi-tour et de retourner vers le nord. Lord Faide apparat au créneau, le visage défait. " Quest-ce que c'est ? Que sont-ils m train de faire ? " demanda-t-if. - " Je suis aussi intrigué que vous, Seigneur, " dit Bernard, le sergent des hommes d'armes. - " Hein Huss I Quelles sont les nouvelles des forteresses ? " - " Ils sont en armes et s'approchent prudemment. " - " Pouvez-vous leur transmettre que le situation est gave et nécessite leur présence d'urgence . " - " Je le puis, et je l'ai déjà fait. Cela a eu pour seul résultat d'augmenter encore leur prudence. " - " Bah ! " s'exclama Lard Faide d'un ton dégoûté. " Et ils se prétendent des guerriers ! Des alliés loyaux et fidèles ! " - " Ils sont au courant de notre amère expérience, " dit Hein Huss. " Ils se demandent raisonnablement ce qu'ils pourraient faire que vous, qui êtes prêt, ne pouvez pas accomplir. " Lord Faide eut un sourire froid. " Je n'ai rien à leur répondre. En attendant, il faut que nous trouvions une protection contre les guêpes, et aussi contre ces mites rouges contre lesquelles les armures sont inefficaces. Bernard ! " - " A vos ordres, Lord Faide. " - " Que champ de vos hommes fabrique m cadre de bois de cinquante centimètres de côté, garni de grillage et muni d'eue poignée centrale comme un bouclier. Quand ils auront terminé nous tenterons une sortie, chaque chevalier en demi-armure et démonté, protégé par deux soldats. " - " En attendant, " dit Hein Huss, " le Premier Peuple continue à s'organiser suivant un plan que je n'arrive pas à déceler. " Lord Faide se pencha et regarda. Les indigènes s'étaient encore rapprochés des murailles et continuaient à empiler sans désemparer des barres d'écume solidifiée de toutes longueurs et de toutes tailles. Lord Faide se redressa. " Bernard I Placez des archers à chaque créneau. Qu'ils tirent et visent la tête ! " Au commandement de Bernard, une volée de flèches et de carreaux d'arbalètes s'abattit au milieu des indigènes. Quelques-uns d'entre eux seulement furent affectés et s'écartèrent de leurs congénères. Les autres arrachèrent les traits de leur chair et les jetèrent sur le sol sans paraître le moins du monde incommodés. Une autre volée de projectiles jaillit des créneaux, et quelques indigènes supplémentaires s'écartèrent de leurs compagnons en titubant. Les autres continuèrent imperturbablement à enfoncer des barres d'écume durcie dans le sol tout en projetant des flots de mousse, leur soufflet dorsal pompant vigoureusement l'air. Certains des indigènes allèrent chercher des faisceaux de piquets d'écume solidifiée et les placèrent dans l'écume fraîche. Bientôt, une épaisse couche de mousse sétendit tout autour de la forteresse, formant un immense anneau. Aussitôt, toute la masse du Premier Peuple vint s'agglomérer derrière et se art à projeter une nouvelle vague d'écume, dont le niveau S'éleva rapidement. Des centaines de faisceaux de piquets furent alors apportés ; plantés dans la mousse, ils consolidèrent l'ensemble et l'aidèrent à se solidifier. - " Tirez ! Criblez-les de flèches ! " vociféra Lord Faide. " Visez à la tête ! Bernard, vos hommes ont-ils achevé de confectionner leurs boucliers pare-guëpes ? " - " Pas encore, Lord Faide. C'est un travail qui nécessite un certain temps. " Lord Faide ne répondit pas. L'anneau d'écume étain maintenant haut de trois mètres et il continuait à s'élever régulièrement, Lord Faide se tourna vers Hein Huss. " Qu'espèrent-ils faire ? " Hein Huss secoua la tête. " Pour l'instant, je n'arrive pas à interpréter leur but. " Le premier étage d'écume avait durci. Le Premier Peuple entreprit d'en établir un second, renforçant sans cesse la couche de mousse au moyen de barreaux placés en croix, horizontalement et verticalement. Quinze minutes plus tard, lorsque le deuxième étage se fut durci à son tour, le Premier Peuple dressa des échelles grossières faites d'éléments d'écume solidifiée afin de réaliser un troisième étage. Lorsqu'ils eurent terminé, l'anneau blanc qui cernait la forteresse était haut de dix mètres et épais de douze a la base. - " Regardez, " dit Hein Huss en levant le doigt. Le toit en parasol qui surplombait les remparts s'achevait à dix mètres à peine de la partie supérieure de l'anneau d'écume. " Quelques étages supplémentaires de mousse, et ils atteindront le bord du toit. " - " Et alors ? " répliqua Lord Faide. " Le toit est aussi solide que les murailles. " - " Nous sommes murés à l'intérieur. " Lord Faide étudia la masse d'écume à la lumière de cette pensée nouvelle. Déjà les indigènes, hissant leurs échelles, s'apprêtaient à établir un quatrième étage d'écume. Ils placèrent tout d'abord des barres et des faisceaux entretoisés puis lancèrent de grandes projections d'écume. Lorsqu'ils eurent terminé. le niveau supérieure de la grande masse blanche n'était plus qu'à cinq mètres du bord du toit. Lord Faide se tourna vers le sergent. " Dites à vos hommes de se préparer à la sortie. " - " Les boucliers pare-guêpes ne sont pas tout à fait prêts, Seigneur. " - " Combien de temps vous faut-il encore ? " - " Une dizaine de minutes. " - " Dans dix minutes, nous serons tous en train de suffoquer. II faut que nous nous frayions un chemin à travers l'écume. " Dix minutes s'écoulèrent, puis quinze Le Premier Peuple créait des plans inclinés derrière la muraille et transportait jusqu'au sommet des clayonnages faits de minces éléments d'écume solidifiés, destinés à recevoir une nouvelle couche de mousse. Le sergent Bernard s'approcha de Lord Faide. - " Nous sommes prêts, Seigneur. " - " Parfait. " Lord Faide descendit dans la cour, fit face aux troupes et donna ses ordres : " Avancez vivement, mais ne vous écartez pas l'un de l'autre. Nous ne devons pas. nous perdre dans l'écume. En avançant, donnez de grands coups d'épée devant et sur les côtés. N'oubliez pas que les sauvages ont un immense avantage sur nous : ils voient clair dans l'écume. Lorsque vous aurez franchi la masse de mousse, protégez-vous au moyen de vos boucliers grillagés. Deux soldats doivent couvrir chaque cavalier. N'oubliez pas : traversez vivement l'écume si vous ne voulez pas périr asphyxiés. Ouvrez les portes ! " Les portes s'ouvrirent au large et les troupes s'ébranlèrent. Elles furent arrêtées au bout de quelques mètres par une muraille blanche ininterrompue. Nid assaillant n'était en vue. Lord Faide brandit son épée. " En avant ! " II se précipita vers le mur d'écume, essayant de se frayer un chemin à travers la masse blanche maintenant raide et craquante et plus dure que ce à quoi il s'était attendu. Elle lui résista. Avec fureur, il tailla dans l'écume à grands coups d'épée. Les chevaliers et les soldats se joignirent à lui, et lentement ils réussirent à percer un tunnel dans la masse friable. Lorsque la trouée fut achevée, les indigènes apparurent devant eux, grouillant sur leurs échelles. Leurs soufflets dorsaux se mirent à pomper et une masse d'écume fraiche jaillit en cascade de leurs évents, inondant les soldats. A son créneau, Hein Huss soupira et se tourna vers l'apprenti Sam Salazar " II va falloir maintenant qu'ils rentrent s'ils ne veulent pas suffoquer dans la mousse. S'ils ne réussissent pas à faire une trouée, nous mourrons tous asphyxiés. " Le mur d'écume touchait déjà le bord du toit en plusieurs points. En bas, rugissant et poussant d'affreux jurons, Lord Faide émergea à reculons de la masse d'écume fraîche et essuya la visière de son casque. II reprit son souffle et se précipita à nouveau en avant dans une nouvelle tentative désespérée de percer le rempart blanc. La mousse solidifiée était friable et se laissait trancher aisément, mais les morceaux détachés bloquaient le passage. Une nouvelle cascade d'écume jaillit, noyant chevaliers et soldats. Lord Faide recula une nouvelle fois, en criant aux hommes de rejoindre la forteresse. A ce moment-là les indigènes juchés au sommet du rempart d'écume qui avait atteint la hauteur des créneaux, commençaient à disposer verticalement des claies qui s'appuyaient contre le rebord du toit débordant. Puis ils se mirent à projeter des flots d'écume et la vue du ciel disparut graduellement aux regards de Hein Huss et de Sam Salazar. - " Dans une heure, deux au maximum, nous mourrons, " dit Hein Huss. " Ils nous ont maintenant murés à l'intérieur. Nous sommes plusieurs milliers dans la forteresse, et chacun de nous va bientôt se mettre à respirer profondément. " - " Il existe pour nous une possibilité de survivre, " dit nerveusement Sam Salazar " ou du moins de ne pas périr asphyxiés. " - " Ah oui ? " s'exclama Hein Huss d'un ton sarcastique. " Tu envisages de faire un miracle ? " " S'il s'agit d'on miracle, il appartient à la catégorie la pins triviale. J'ai observé que ni l'eau, ni le lait, ni le vin, ni l'alcool ne réagissent sur l'écume solidifiée. Par contre, le vinaigre a la propriété de la dissoudre instantanément. . " -" II faut en informer immédiatement Lord Faide, " dit Hein Huss. - " II est préférable que vous vous en chargiez vous-même, " dit Sana Salazar. " A moi, il ne prêtera aucune attention. " 13 Une demi-heure s'écoula. La lumière ne parvenait plus à l'in térieur de Faide Keep que sous la forme d'une faible lueur grise. L'ai, était épais, acide et moite. Par les portes ouvertes les soldats se précipitèrent vers le mur d'écume. Chaque homme portait une cruche, un broc, une outre ou une fiole contenant du vinaigre fort. - " Agissez vite, mais soigneusement, " cria Lord Faide. " Ne gaspillez pas le vinaigre. Placez-vous en rangs serrés. En avant ! " Les soldats s'approchèrent du rempart blanc et se mirent à projeter le vinaigre devant eux. L'écume solidifiée crépita et grésilla puis se mit à fondre. - " Ne gaspillez pas le vinaigre ! " répéta Lord Faide. " Avancez, dépêchez-vous ! Derrière, roulez les fûts ! " Quelques minutes plus tard, les soldats émergèrent sur la mousse, à l'air libre. Les indigènes massés devant eux les regardèrent en clignant des yeux. - " Chargez ! " croassa Lord Faide, la gorge irritée par les émanations de vinaigre. " Que deux soldats flanquent chaque cavalier ! En avant ! Exterminez ces vermines blanches ! " Les hommes se précipitèrent en avant. Devant eux des tubes se levèrent. " Halte ! " aboya Lord Faide, " Les guêpes ! " Les guêpes foncèrent, les ailes grinçantes. Les boucliers en grillage se levèrent et les insectes vinrent s'y écraser avec un bruit mat avant de tomber sur la mousse où les soldats les écrasèrent sous leurs semelles. Puis apparurent les scarabées et les millepattes géants, moins nombreux que la veille car un grand nombre d'entre eux avaient été mutilés ou tués. De nombreux soldats périrent sous leur attaque, mais les monstres furent bientôt exterminés jusqu'au dernier et réduits en une bouillie brune. D'autres guêpes foncèrent et quelques-unes d'entre elles atteignirent leur but. L'agonie des hommes piqués par leur dard empoisonné fut effrayante. Mais bientôt leur nombre diminua et en définitive il n'y en eut plus une seule. Les hommes firent face aux indigènes du Premier Peuple, armés seulement d'épines et de leur écume, qui maintenant avait pris une coloration pourpre. Lord Faide leva son épée. Les hommes bondirent en avant et s'enfoncèrent dans la masse compacte des indigènes, se livrant à un effroyable carnage. Têtes, bras et jambes se mirent à voler en l'air par centaines. Hein Huss s'approcha des premiers rangs des combattants et se fraya un chemin jusqu'à Lord Faide dont l'épée dessinait des arcs étincelants dans l'air. - " Ordonnez la cessation du combat, " demanda-t-il. - " La cessation du combat ? Pourquoi ? Il faut tuer ces êtres bestiaux jusqu'au dernier. " - " Vous feriez bien mieux de m'écouter. II n'est pas utile de tuer les autres. Le temps est venu de montrer une grande sagesse. " - " Ils nous ont fait choir dans leurs pièges, nous ont assiégés, nous ont attaqués avec leurs guêpes. Et vous voudriez que j'ordonne l'arrêt du combat ? " - " ls nourrissent une rancune vieille de seize siècles. II vaut mieux ne pas en provoquer une nouvelle. " Lord Faide regarda Hein Huss. " Que proposez-vous ? " - " La paix entre les deux races... la paix et la coopération. " - " Très bien, mais à condition qu'il n'y ait plus de trappes, plus de plantation, plus d'élevage de monstres. " - " Rappelez vos hommes. Je vais essayer. " - " En arrière ! " cria Lord Faute. " Cessez le combat ! " Avec répugnance, chevaliers et hommes d'armes obéirent et reculèrent. Hein Huss s'approcha de la masse compacte des indigènes, qui projetaient toujours de l'écume pourpre. Ils le regardèrent attentivement . Le Chef Sorcier s'adressa à eux dans leur langue - " Vous avez attaqué Faide Keep, et vous avez été battus. Vous êtes de bons stratèges et de valeureux combattants, mais nous vous sommes supérieurs. Maintenant, si nous le désirions, nous pourrions vous tuer jusqu'au dernier, et mettre le feu à vos forêts. Mais cela, nous ne le voulons pas. Lord Faide propose la paix entre les deux races, les humains et le Premier Peuple ;cela signifie : plus de trappes mortelles. Les hommes devront pouvoir accéder librement aux forets et les traverser à leur guise et sans risques. En échange, nous vous accorderons de revenir en liberté sur les dunes. Aucune des deux races ne devra importuner ni provoquer l'autre. Que choisissez-vous ? L'extinction de votre espèce ou la paix ? " L'écume pourpre cessa de jaillir des évents des indigènes. - " Nous choisissons la paix ! " - " Il ne devra plus y avoir de guêpes ni de scarabées géants. Les pièges devront fous être désarmés et les fosses comblées. " - " Nous nous y engageons. Mais vous nous garantissez la liberté de retourner vivre sur la mousse, dans les dunes. " - " Oui. Ramassez vos morts et vos blessés, et remportez vos barres d'écume. " Hein Huss revint vers Lord Faide. " Ils ont opté pour la paix. " Lord Faide hocha la tète. " Parfait. Tout est pour le mieux. " II se tourna vers ses troupes. " Rengainez vos épées. Nous avons remporté une grande victoire. " II jeta un regard lugubre à la forteresse, dissimulée derrière un rideau blanc et dont seul le toit était visible et ajouta : " Cent barils de vinaigre ne suffiront pas à dissoudre tout cela ! " Hein Huss parut fixer son attention sur un point du ciel. " Vos alliés approchent rapidement. Leurs sorciers leur ont appris votre victoire. " Lord Faide émit son petit rire amer. " Mes alliés vont avoir pour tâche de faire disparaître le mur d'écume qui entoure Faide Keep. " 14 Dans la salle d'apparat de Faide Keep, où se tenait le banquet de la victoire, Lord Faide s'adressa jovialement à Hein Huss. " Je crois qu'à partir de ce jour, Chef Sorcier Huss, il va nous falloir compter avec votre apprenti, l'oisif et propre à rien Sam Salazar. Où est-il, au fait ? " - " Ici, Lord Faide. Lève-toi, Sam Salazar. Aie conscience de l'honneur qui t'est fait. " Sam Salazar se mit debout et s'inclina. Lord Faide lui tendit une coupe. " Bois, Sam Salazar. Divertis-toi. J'admets bien volontiers que ton bricolage d'amateur nous a tous sauvé la vie. Sam Salazar, je te salue et je te remercie. Mais je pense que maintenant, le temps est venu pour toi de cesser tes amusettes, de t'intéresser sérieusement à ton travail et de t'efforcer de devenir un honnête sorcier. Lorsque le temps sera venu, je te promets que tu trou. verts à Faide Keep un emploi intéressant. " - " Merci. Seigneur, " dit Sam Salazar avec modestie. " Mais je ne crois pas devenir un jour sorcier. " - " Pourquoi ? Tu as d'autres projets ? " Sam Salazar dit quelques mots en bafouillant, tandis que ses joues rondes devenaient écarlates ; puis il se redressa, prit une profonde inspiration et parla aussi clairement et aussi distinctement qu'il le put : " Je préfère poursuivre ce que vous appelez mes amusettes. Et j'espère que je pourrai en persuader d'autres à se joindre à moi. " - " Les amusettes sont toujours attirantes, " dit Lord Faide. " Je ne doute pas un instant que tu trouves d'autres têtes de linotte dans ton genre. . Sam Salazar répondit d'une voix ferme : " Ces amusettes peuvent être a l'origine de choses sérieuses. II est indiscutable que nos ancêtres étaient des barbares. Ils contrôlaient des entités au moyen de symboles qu'ils étaient incapables de comprendre. Nous sommes pour notre part méthodiques et rationnels ; pourquoi n'essaierions-nous pas de systématiser et de comprendre les miracles d'autrefois ? " - " Oui, pourquoi pas ? " dit Lord Faide. " Quelqu'un a-t-il une réponse à donner ? " Personne ne répondit. Isak Commodore se contenta de siffler entre ses dents en secouant la tête. - " II est possible qu'en ce qui me concerne, je n'arrive jamais à reproduire un seul miracle, " dit Sam Salazar. " Je soupçonne que c'est plus difficile que ça en a l'air. Cependant, j'espère que vous consentirez à mettre à ma disposition une salle de travail où, avec l'aide de ceux qui partageront mes vues, je pourrai me livrer à quelques tentatives. Je dois dire qu'en cette matière, je dispose de l'appui et de l'encouragement du Chef Sorcier Huss. " Lord Faide leva son hanap. " Très bien, apprenti Sam Salazar. Ce soir, je n'ai rien à te refuser. Tu auras ce que tu désires, et je te souhaite bonne chance dans ton entreprise. Peut-être aurai-je la chance de te voir accomplir un miracle durant les années qui me restent à vivre. " Isak Comandore se tourna vers Hein Huss et dit d'une voix sèche : " Je considère ceci comme un événement fâcheux et regrettable, qui dénote l'anarchie intellectuelle, la dégradation de la sorcellerie et la prostitution de la logique. La nouveauté est un moyen d'attirer la jeunesse - je vois déjà les jeteurs de sorts et les apprentis qui murmurent entre eux d'un air excité. La sorcellerie des temps à venir sera une chose désolante. Comment ceux-là pratiqueront-ils pour réaliser une possession démoniaque ? Avec une roue dentée, un engrenage et un bouton-poussoir ? Comment s'y prendront-ils pour opérer un envoûtement ? Ils trouveront plus facile d'abattre leur victime à coups de hache. " - " Les temps changent, . dit Hein Huss. . Il y a maintenant sur Pangborn une autorité unique, celle de Lord Faide. et les fortes cesses peuvent se passer du service des sorciers. Qui sait, peut-être demanderai-je à Sam Salazar de m'accorder une place dans sa salle de travail. . - " Le futur que vous dépeignez est affligeant, " dit Irak Commodore avec un reniflement de dégoût. - " II y a de nombreux futurs possibles. Certains d'entre eux sont sans aucun doute affligeants. " Lord Faide leva à nouveau son hanap. . Au meilleur de vos nombreux futurs, Hein Huss. Qui sait, peut-être Sam Salazar pourra-t-il un jour commander à un vaisseau de l'espace de nous ramener à la planète de nos ancêtres ? " " Oui, qui sait ? " dit Hein Huss. II leva sa coupe. " Au meilleur des futurs ! " FIN Traduit par Marcel Baron. Titre original : The miracle workers.