Les Faiseurs de miracles 3e Partie |
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Seize siècles auparavant, alors que la guerre faisait rage dans l'espace, un groupe de capitaines de vaisseaux spatiaux dont les bases de départ avaient été anéanties avait trouvé refuge sur Pangborn. Afin de se protéger contre la vengeance de leurs ennemis, ils avaient érigé de puissantes forteresses qu'ils avaient équipées avec les armes récupérées sur leurs vaisseaux démantelés.
La guerre s'éloignant de cette partie de l'espace, on oublia Pangborn.
Les nouveaux arrivants contraignirent le Premier Peuple à quitter les
plaines et à sa réfugier dans les forêts, puis ils cultivèrent
et ensemencèrent les vallées au bord des rivières. Ballant
Keep, comme tante Kaon, Castle Cloud, Boghoten et les autres forteresses, dominait
l'une de ces vallées. Quatre tours trapues faites d'une substance noire
et dense supportaient un immense toit en parasol ; elles étaient reliées
par des murs massifs dont la hauteur atteignait les deux tiers de celle des
tours. Au point culminant du toit, une coupole hébergeait Volcano, une
arme analogue à Hellmouth qui protégeait pairie Keep.
Ballant Keep apparut aux regards des attaquants dès que le détachement
eut atteint le haut de la crête Les grandes portes d'accès à
l'intérieur de la forteresse étaient déjà condamnées,
et des archers occupaient chaque créneau au sommet des murailles. Conformément
au plan de Lord Faide, le détachement rompit sa formation compacte et
entreprit de se déployer sur un large front. Un peu en avant et
au centre, resplendissant dans l'armure et sous le heaume de Lord Faide, Sam
Salazar avançait aux commandes du char - ma Sam Salazar qui faisait peu
d'efforts pour ressembler à l'original. Au lieu de se tenir fièrement
dressé dans l'attitude étui chef digne de ce nom, il était
tassé sur un côté do siège et son orgueilleux cimier
faisait avec le sol un angle honteux. Lord Faide le regarda avec dégoût.
La répugnance de Sam Salazar à mourir était compréhensible
et Lord Faide se consola en pensant que si le subterfuge ne réussissait
pas à abuser Lord Ballant, le char ancestral des Faide serait au moins
épargné. II était visible que Volcano était prêt
à tirer, car ses servants se détachaient sous la coupole de part
et d'autre de son affût, et son tube était braqué à
un angle menaçant.
De toute évidence, la tactique de dispersion, qui permettait de n'offrir
aucun but tentant, était efficace. Les troupes de Lord Faide atteignirent
rapidement une ligne située à deux cents mètres de la forteresse,
à l'intérieur des limites de la portée de Volcano, sans
que la pièce ait craché le feu. Le lent char des Faide se trouva
légère, ment distancé. Toute espérance en la réussite
de la case pouvait maintenant être abandonnée.
L'apprenti Salazar, que cet isolement rendait plutôt nerveux, voulut augmenter
la vitesse du véhicule. II tripota un levier, puis un autre. Sous ses
pieds naquit un léger son aigu, puis le char frémit et, lentement,
se mit à s'élever. Sam Salazar jeta un regard épouvanté
pardessus la lisse et lança une jambe pardessus bord avec l'intention
de sauter. Lord Faide se précipita vers lui en gesticulant et en criant.
Sam Salazar ramena vivement sa jambe et remit les leviers à leur position
antérieure. Le char tomba comme une pierre. Sam Salazar manœuvra à
nouveau les leviers, réussissant miraculeusement à amortir la
chute.
- "Sors de ce char ! " hurla Lord Farde. II arracha le heaume de la
tète de l'apprenti avant de lui administrer une bourrade qui l'envoya
rouler dans la mousse cul par-dessus tète. " Enlève cette
armure ! Et disparais de mon regard ! " Sam Salazar ne se le fit pas dire
deux fois et rejoignit en courant les chariots des sorciers.
Il aida à dresser la tente noire d'Isak Comandore. A l'intérieur,
un tapis noir à motifs rouges et jaunes fut étendu, sur lequel
on disposa le coffre, le siège et les autres bagages du Sorcier. Ensuite,
un encensoir fut garni d'encens qu'on alluma. De son côté Hein
Huss, directement installé en face des portes de la forteresse, surveillait
l'assemblage d'un échafaudage roulant de douze mètres de
haut et dix-huit mètres de large. La surface faisant face à Ballant
Keep était dissimulée aux regards des défenseurs de la
forteresse au moyen d'une bâche.
Pendant que s'opéraient ces préparatifs, Lord Faide avait dépêché
un émissaire à Ballant Keep avec pour mission d'enjoindre à
Lord Ballant à se rendre. Lord Ballant différait sa réponse,
espérant retarder l'attaque aussi longtemps que possible. S'il pouvait
tenir ainsi un jour et demi, les renforts attendus de Gisborne Keep, et
de Castle Cloud obligeraient Lord Faide à battre en retraite .
Lord Peine attendit que les sorciers aient terminé leurs préparatifs
, puis il envoya un deuxième messager à Lord Ballant, lui offrant
deux minutes supplémentaires pour prendre une décision. Une minute
s'écoula, puis une deuxième. L'émissaire sortit de la forteresse
et rejoignit le camp des assiégeants.
- " Lord Ballant refuse de se rendre ! "
Lord Faide se tourna vers Hein Huss " Vous êtes prêt ? "
lui demanda t il.
- " Je suis prêt . " gronda Huss.
- " Alors, contraignez les à sortir. "
Huss leva le bras. La bâche glissa le long de l'échafaudage démasquant
une représentation peinte de Ballant Keep. Huss se retira sous se tente,
où brûlaient furieusement plusieurs brasiers illuminant les visages
d'Adam McAdam, de huit assistant-sorciers et de six jeteurs de sorts choisis
parmi les plus compétents. Chacun d'eux était installé
devant un pupitre supportant plusieurs douzaines de figurines et un petit leu
crépitent- Les assistants-sorciers travaillaient sur des statuettes représentant
des homme d'armes de Ballant Keep tandis que Hein Huss et Adam McAdam manipulaient
des simulacres de chevaliers. Lord Ballant lui-même ne serait pas envoûté
à moins qu'il n'ordonnât de jeter un sort à Lord Faire-
C'était là une courtoisie traditionnelle entre seigneurs.
- "Sebastian ! " appela Huss
Sebastian, l'un des jeteur. de sorts, attendait un peu à l'écart
prés de l'entrée de la tente " Je suis prêt , "
dit-il.
- "Boute le feu à Ballant Keep "
Sebastian se précipita vers l'échafaudage et alluma une mèche.
La observateurs plumé, aux créneaux de Ballant Keep, virent la
représentation peinte de la forteresse prendre feu. Les flammes firent
irruption de toutes parts , et le toit rougit et éclata en
morceaux.
Sous la tente de Hein Huss, les deux sorciers, leurs assistants et jeteurs de
sorts saisissaient méthodiquement les figurines, les plon geaient dans
les flammes et, se concentrant, cherchaient à pénétrer
l'esprit de l'homme dont ils brûlaient le simulacre. Le malaise s'instaura
bientôt parmi les défenseurs de Ballant Keep. De nombreux chevaliers
et hommes d'armes commencèrent à imaginer qu'ils ressentaient
des brûlures, qui devinrent plus douloureuses à mesure que leur
esprit devenait plus sensible à l'idée de la chaleur et du feu.
Lord Ballant nota leur trouble.
II fit un geste à l'adresse de son Chef Sorcier Anderson Grimes et ordonna
: " Passez à la contre -attaque. "
Depuis le haut des murailles de Ballant Keep se déroula une toile encore
plus gigantesque que celle de Hein Huss, sur laquelle était peinte une
bête hideuse. Elle se dressait sur quatre pattes et tenait entre les griffes
de chacun de ses antérieurs deux hommes d'armes dont elle dévorait
la tète. Au même moment, les assistants d'Anderson Grimes saisirent
des figurines représentant des soldats de Lord Faide et se mirent à
les introduire entre les mâchoires articulées de modèles
réduits de l'horrible animal tout en projetant des idées de peur
et de dégoût. Les soldats de Lord Faide, qui regardaient le monstre
peint se sentirent soudain envahis par un sentiment d'effroi et de faiblesse.
Sous la tente de Huss les brasiers dégageaient une fumée qui empuantissait
l'air ; les figurines grésillaient, les fronts luisaient, les regards
étincelaient. De temps à autre un des sorciers poussait un cri,
signalant ainsi qu'il venait de pénétrer l'esprit d'un ennemi.
Dans la forteresse assiégée les hommes d'armes commencèrent
à murmurer, à frotter de la paume leur peau douloureuse, à
s'entrera, garder en notant avec angoisse les symptômes de leurs voisins.
Finalement un homme poussa un gémissement étranglé et arracha
un élément de son armure, puis un autre. Il se mit à crier
; " Je brûle ! Ces abominables sorciers me brûlent ! "
Sa souffrance aggrava l'état d'inconfort de ses camarades, et un long
murmure ponctué d'exclamations courut tout au long des créneaux.
Le fils aîné de Lord Ballant, l'esprit pénétré
par Hein Huss en personne, frappa son écu avec son poing ganté
de métal. " Ils me brûlent ! Ils nous brûlent tous !
Mieux vaut combattre que périr brûlé ! "
- " Oui ! Combattons ! " crièrent les hommes tourmentés.
Lord Ballant jeta un regard aux faces tordues de ses soldats, dont plusieurs
présentaient des cloques et des marques de brûlures. " Notre
propre envoûtement les terrifie ; attendez encore un moment, ", implora-t-il.
Son frère cria d'une voix rauque : " Ce n'est pas ton ventre que
Hein Huss rôtit, c'est le mien ! Nous ne pouvons pas gagner une bataille
de sorciers, mais nous pouvons vaincre les armes à la main ! "
- " Nos propres sortilèges commencent à produire leur effet
! cria désespérément Lord Ballant, " Ils vont bientôt
fuir, su comble de ta terreur 1 Attendez ! Attendez ! "
Son cousin arracha sa cotte de mailles et son corselet de métal"
C'est Hein Huss ! Je le sens ! Ma jambe brûle, et ce démon me rit
au nez ! II dit qu'ensuite, ce sera le tour de ma tête ! Donnez l'ordre
d'attaquer, sinon je descends les combattre seul !"
- "Très bien, . dit Lord Ballant avec fatalisme. " Descendons
nous battre. La bête d'abord - et nous ensuite. Châtions-les ! Faisons-leur
rentrer leur sorcellerie dans la gorge ! .
Les portes de la forteresse s'ouvrirent soudain au large. Quelque chose bondit
en avant, qui ressemblait à la bête peinte : un monstre dont les
pattes bougeaient, dont les bras fouettaient l'air, dont les yeux roulaient
dans les orbites et qui émettait des sons horrifiants. En temps ordinaire,
les assiégeants auraient pris le monstre pour ce qu'il était en
réalité - une effigie de carton-pâte portée par trois
chevaux ; mais leur esprit avait subi l'influence d'Andersen Grimes et de ses
sorciers, et sous cette contamination ifs se sentirent gagnés par l'horreur.
Leurs bras s'abaissèrent sans force et ils commencérent à
refluer en désordre. De part et d'autre de la bête apparurent les
chevaliers de Lord Ballant qui chargèrent, suivis dus hommes d'armes.
La charge s'enfonça comme un coin au centre du dispositif des assiégeants-
Lord Faide tort, un ordre, et la discipline agit d'ellemême Le, Les chevaliers
se divisèrent en trois pelotons qui engloutirent ta charge de cavalerie,
tandis que les hommes d'armes criblaient de flèches la masse des fantassins
de Lord Ballant sortant de la forteresse.
La bataille fit rage, au milieu du choc des armes et des cris des combattants-
Lord Ballant, constatant que sa sortie n'avait pas au l'effet escompté
et désireux de conserver l'essentiel de ses forces, ordonna la retraite.
Tout en combattant, ses troupes commencèrent à reculer vers
les portes de Ballant Keep. Les chevaliers de Lord Faille s'efforcèrent
de maintenir le contact, espérant vaincre dans la cour de la forteresse.
Derrière eux s'avança un chariot hurlement chargé, poussé
par des chevaux caparaçonnés de métal et destinés
à enfoncer les portes.
Lord Faide cria un ordre. Un peloton de dix chevaliers, qui jusque là
avait été tenu en réserve, chargea de biais et s'enfonce
au milieu des fantassins de Lord Ballant. Il réussit à franchir
les portes, hachant ses défenseurs au passage, et pénétra
dans la cour de la forteresse.
Lord Ballant rugit à l'adresse d'Anderson Grimes : " Ils ont réussi
à entrer 1 Vite, déchaînez sur eux votre démon 1
S'il est capable de nous aider, c'est le moment ou jamais !"
- " La possession démoniaque ne s'improvise pas, " murmura
le sorcier. " J'ai besoin de temps. "
- " Dans dix minutes, il sera trop tard 1 Nous serons tous morts ! "
- " Je fais de mon mieux, Lord Ballant. Everid ! Everid, viens vite ! "
Anderson Grimes se précipita vers sa salle de travail, mit son masque
de démon et lança plusieurs poignées d'encens dans le brasier
qui y brûlait, Presque aussitôt une grande forme sombre, dépourvue
de nez, aux yeux bridés, se silhouetta contre un mur. Elle se tenait
debout sur de lourdes pattes torses, les bras tendus en avant comme pour agripper
et déchirer. De redoutables crocs blancs sortaient de son mufle noir.
Anderson Grimes avala une coupe de sirop bons se mit à marcher lentement
de long en large. Plusieurs minutes s'écoulèrent.
- " Grimes !" appela Lord Ballant depuis l'extérieur. "
Grimes ! "
- " Entrez sans crainte, " répondit une voix.
Lord Ballant, son arme ancestrale au côté, pénétra
dans la pièce. Il recula avec un cri sourd involontaire, " Grimes
!" murmura-t-il.
- "Non, ce n'est pas Grimes, " dit la voix. " Je suis ici. Entrez.
Lord Ballant s'avança d'un pas raide. La pièce était sombre,
à peine éclairée par la lueur du brasier. Anderson Grimes
était accroupi dans un coin, la tète courbée sous son masque
de démon. Sur les murs, des ombres semblaient pulser, dessinant des silhouettes
et des visages qui donnaient l'impression de se débattre et de lutter
pour devenir matériels. La grande forme noire sur le mur paraissait vibrer
de vie.
- " Faites entrer vos hommes d'armes, " dit la voix. " Introduisez-les
par groupes de cinq et recommandez-leur de regarder le sol jusqu'à ce
que je leur dis, de lever les yeux. "
Lord Ballant se retira, et la pièce devint étrangement silencieuse.
Une minute s'écoula, puis cinq soldats exténués s'avancèrent
eu titubant, le regard baissé.
- " Levez lentement les yeux, " dit la voix, " Regardez tout
d'abord le feu, puis tournez la tète vers moi. Je suis Everid, le Démon
de la Haine. Regardez-moi. Qui suis-je ! "
- " Everid, le Démon de ta Haine, " balbutiérent les
soldats.
-" Je suis autour de vous, sous une douzaine de formes différentes.
Je m'approche. Ou suis-je ? "
- " Vous nous entourez. "
- ". Et maintenant... je suis vous. Vous et moi, nous ne formons plus qu'un
seul être. "
II y eut soudain une sorte de palpitation, de frémissement dans l'air.
Les soldats se redressèrent, la face convulsée.
- " Allez, " dit la voix. " Retournez tranquillement dans la
cour. Dans quelques minutes nous marcherons sur l'ennemi et nous la massacrerons.
"
Les cinq hommes sortirent. Un autre groupe de soldats leur succéda dans
la pièce.
Sur le glacis, à 1'extérïeur de la forteresse, les chevaliers
de Lord Ballant qui battaient en retraite atteignirent les portes. A l'intérieur
de la cour, sept des chevaliers le Lord broda qui avalent réussi à
forcer l'entrée combattaient encore. Le dos au mur, ils empêchaient
les défenseurs de s'approcher du mécanisme commandant la fermeture
des portes.
Dans le camp des assiégeants, Huss appela Comandore. " Anderson
Grimes vient de faire apparaître Everid. A votre tour. Keyril est prêt
? "
- " Je suis Keyril, " dit la voix basse et rude d'Isak Comandore.
.. Envoyez-moi les hommes. "
Dans la cour de Ballant Keep, vingt soldats se ouvert en marche. Leur pas était
lent, prudent, hésitant, Leurs faces avaient perdu tonte individualité;
elles étaient tordues et convulsées, et curieusement semblables.
- "Des possédés ! " murmurèrent leurs camarades
en reculant. Les sept chevaliers de Lord Faide les regardèrent avec un
soudain effroi, et se collèrent à 1a muraille. Sans leur prêter
la moindre attention, les vingt soldats franchirent les portes.
I1 y eut un bref répit dans les rangs des combattants. Puis les vingt
soldats possédés bondirent comme des tigres, dessinant avec leurs
épées des ares étincelants. Plongeant dans les rangs ennemis,
ils virevoltèrent, s'accroupirent, sautèrent. Des tètes,
des bras et des jambes volèrent en l'air. En moins d'une minute les vingt
soldats furent percés de mille coups, mais les blessures ne parurent
avoir aucun effet sur eux.
La défense des assiégeants devint hésitante, puis cessa
presque entièrement. Les chevaliers, dont l'armure ne présentait
aucune protection contre les épées diaboliques, battirent en retraite.
Les vingt guerriers possédés s'enfoncèrent dans les rang,
des fantassins, frappant furieusement autour d'eux d'estoc et de taille. Les
hommes d'armes de Lord Faide leur résistèrent un moment, puis
ils battirent eu retraite et se retournèrent pour fuir
De la tente d'Isak Comandore émergèrent trente hommes d'armes,
qui marchaient lentement d'un pas raide. Comme les vingt soldats possédés
de Lord Ballant, ils avaient tous des faces convulsées et identiques.
Keyril et Everid engagèrent le combat, utilisant les hommes comme armes,
sans reculer, sans peur, sans merci. Les épées tourbillonnantes
tranchèrent des têtes, des bras, des torses. Des corps décapités
combattaient un moment avant de s'écrouler. Ce n'était que lorsqu'un
corps était haché, réduit en pièces que la vitalité
démoniaque qui l'habitait le quittait. Bientôt il n'y eut plus
un sent des combattants d'Everid debout. Les quinze survivants des possédés
de Keyril firent demi-tour et, en dépit de leurs horribles blessures,
se dirigèrent en clopinant, en sautillant et en boitant vers ta forteresse
dont les sept chevaliers de Lord Faide contrôlaient toujours l'entrée.
Au moment ou ils allaient franchir les portes, les chevaliers de Lord Ballant,
sentant que l'instant décisif de la bataille était arrivé,
se précipitèrent sur eux en une charge désespérée.
Le regard chargé de haine dans leurs faces sanglantes. les soldats possédés
résistèrent à l'assaut, taillant dans le fer des armures
comme si elles n avaient pas existé. Poussant des hurlements de victoire,
les chevaliers de Lord Faide s'enfoncèrent à leur suite. Une brève
bataille s'engagea dans la cour, mais son issue ne faisait pas de doute. Ballant
Keep était pris.
De retour sous sa tente, Isak Comandore prit une profonde inspiration, frissonna
et ôta son masque de démon. Vingt des survivants des troupes de
Lord Ballant qui luttaient dans la cour se contractèrent, lâchèrent
leurs armes et se mirent à haleter. Le sang jaillit de leur bouche et
ils moururent, Dans un dernier acte de bravoure, Lord Ballant prit son arme
ancestrale duos Jeun qui pendait sur sa hanche et s'avança vers Lord
Faide. Par-dessus l'amoncellement de morts et de blessés qui jonchaient
la cour, il visa son vainqueur et appuya sur la gâchette. L'arme cracha
nu bref éclair lumineux. Lord Faide sentit un picotement sur toute sa
peau et ses cheveux se hérissèrent. L'arme crépita, son
canon vira au rouge cerise et se mit à fondre. Lord Ballant la jeta rageusement
à ses pieds, puis il dégaina son épée, et marcha
sur Lord Faide.
Lord Faide, peu enclin à accepter un combat singulier dont la nécessité
ne se faisait pas sentir, tir un geste à l'adresse de ses hommes d'armes.
Une volée de flèches mit fin à l'existence de Lord Ballant,
lui épargnant les affres d'une exécution dans les formes.
Toute résistance avait cessé dans Ballant Keep. Au milieu des
gémissements et des lamentations des femmes enfermées dans la
forteresse les survivants vinrent l'un après l'autre ployer le genou
devant Lord Faide.
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Lord Faide n'avait nulle envie de s'attarder à Ballant Keep, car ses
victoires ne lui procuraient aucun plaisir. Inévitablement, de nombreuses
décisions avaient à être prises. Six des plus proches parents
de Lord Ballant furent sommairement exécutés, et Ie titre fut
déclaré éteint. Aux autres membres du clan il fut offert
un choix : un serment de fidélité assorti d'une rançon
raisonnable, ou la mort. Deux membres seulement du clan choisirent la deuxième
solution, les yeux luisants de haine, et ils turent immédiatement poignardé,
Lord Faide avait maintenant atteint son but. Depuis plus de mille ans, les Seigneurs
des forteresses luttaient pour la conquête du pouvoir. L'un ou l'autre
d'entre deux avait parfois réussi à prendre pour un temps l'ascendant
sur les autres, mais aucun jusqu'alors n'était parvenu à étendre
son autorité sur le continent - ce plu signifiait sur la planète
tout entière car le reste n'était constitué que d'étendues
désertiques brûlées par le soleil ou de glaces éternelles
. Pendant longtemps Ballant Keep avait barré la route du pouvoir à
Lord Faide , mais maintenant c'était le succès, total et absolu.
Il restait bien sûr à châtier les seigneurs de Castle Cloud
et de Gisborne Keep qui tous deux, entrevoyant la possibilité d'écraser
Lord Faide, s'étalent rangés sous la bannière de Lord Ballant,
mais c'était là une tâche qui incombait à Hein Huss.
Lord Faide, pour la premiére fois de son existence, éprouva un
sentiment d'incertitude. Il ne lui restait pins aucun adversaire digne de ce
nom. Le Premier Peuple devait être mis hors d'état de nuire, mais
c'était là un problème facile à résoudre
; les autochtones, bien que nombreux, n'étaient rien de plus que des
sauvages. II savait que l'insatisfaction et la controverse finiraient un jour
par s'instaurer parmi ses proches et ses alliés. L'inaction, génératrice
d'ennui, engendrerait l'irritabilité ; des esprits inoccupés étudieraient
le pour et le contre d'une action violente et nuisible. Même le plus loyal
de ses sujets se rappellerait avec nostalgie ses campagnes d'antan et le relâchement
et la licence du temps de guerre. D'une façon ou d'une autre, il lui
faudrait trouver le moyen d'absorber le surplus d'énergie de chacun :
où et de quelle manière, là résidait 1e noeud du
problème. Construction de routes ? De nouvelles fermes dans la plaine
? Organisation de tournois périodiques ?
Lord Faide fronça les sourcils à l'insuffisance de ces solutions,
mais le manque d'expérience rendait son imagination stérile. Les
premiers colons de Pangborn, exclusivement hommes de guerre, avaient amené
avec eux un certain nombre de connaissances pratiques empiriques mais très
peu d'autres choses. Les récits qui s'étaient transmis de génération
en génération décrivaient les grands navires de l'espace
qui se déplaçaient magiquement à une vitesse inimaginable,
les armes prodigieuses, les combats de titans dans le vide, mais ne faisaient
aucune allusion à l'histoire de l'homme et à son oeuvre civilisatrice.
Aussi Lord Faide auréolé de succès, au comble de la puissance
mais sans but vers lequel diriger sa force, se sentait plus morose et plus taciturne
que jamais.
II inspecta d'un air sombre le butin récolté dans la forteresse.Il
ne présentait pas grand intérêt à ses vans. Le char
ancestral du défunt Lord" depuis longtemps hors d'état de
fonctionner, était exposé dans une cage de verre. II alla examiner
l'arme Volcano, mais elle ne pouvait pas être déplacée.
De toute manière, sa magie perdue à jamais, elle était
devenue inutile. (Lord Faide avait appris que Lord Ballant avait ordonné
de tourner le canon vers son char ancestral mais que Volcano avait refusé
de vomir son feu orgueilleux.) Lord Faide constata avec un dédain amusé
que l'arme avait été fâcheusement négligée.
Un peu partout le métal était troué par la corrosion, et
un entretien sans précaution avait tordu certaines pièces du délicat
mécanisme extérieur, diminuant sans aucun doute la puissance de
la magie de Volcano . Ce n'était pas à Faide Keep que l'on eut
pu constater une pareille négligence ! Jambart, le servant d'Hellmouth,
éprouvait envers son arme un sentiment de dévotion absolu.
Lord Faide continua son inspection. Un peu partout étaient empilés
d'antiques dispositifs, intéressants mais sans la moindre utilité
,des curiosités du même genre que celles qui s'amoncelaient sur
des étagères et remplissaient des caisses à Faide Keep.
C'étaient des êtres bizarres que ces hommes d'autrefois, pensa
Lord Faide ; à la fois si intelligents et si primitifs et manquant totalement
de sens pratique. Quel immense progrès avait été réalisé
depuis les temps anciens, seize siècles auparavant ! Pour ne citer
qu'un exemple, les anciens utilisaient, pour communiquer à distance entre
eux, des fétiches compliqués faits de verre et de métal
; Lord Faide n'avait simplement qu'à exprimer ses désirs et Hein
Huss, projetant son esprit à des centaines de milles, lui communiquait
au moyen de mots ce qu'il avait vu et entendu. Les anciens avaient inventé
des douzaines d'appareillages similaires, mais la vieille magie les avait quittés
et ils n'avaient jamais pu fonctionner. L'arme ancestrale de Lord Ballant avait
fondu lorsqu'il sen était servi, après avoir seulement picoté
la peau de Lord Faide d'une manière dérisoire. Lord Faide eut
un petit rire amusé en imaginant une troupe armée de pareils ustensiles
s'attaquant à des guerriers possédés du démon. Ce
serait le massacre des innocents !
Dans le trésor personnel de Lord Ballant, Lord Faide remarqua une douzaine
de vieux livres et plusieurs bobines de microfilms. Les livres, écrits
dans un jargon incompréhensible, étaient absolument sans valeur
; les microfilms se révélèrent également indéchiffrables.
A nouveau , Lord Faide s'interrogea avec scepticisme sur les anciens. C'étaient
des êtres intelligents, bien sûr, mais si l'on regardait les choses
en face, ils étaient à peine plus avancés que les indigènes
du Premier Peuple. Comme eux, il leur était impossible de communiquer
télépathiquement ; comme eux, ils étaient dépourvus
du don de clairvoyance et ne possédaient pas la maîtrise des démons.
Quant à la magie des anciens, n'y avait il pas beaucoup d'exagération
dans les légendes ? Volcano, par exemple. C'était une plaisante
rie. Lord Faide pensa aussitôt à Hellmouth. Mais non - Hellmouth
était sûrement plus digne de confiance. Jambart le polissait et
le nettoyait amoureusement chaque jour, et chaque mois il lavait la coupole
tout entière avec du vin de tannée. Si les soins humains peuvent
engager la matière à être loyale, alors Hellmouth était
prêt à défendre Faide Keep !
De toute façon, Lori Faide ayant maintenant acquis la suprématie,
le problème de la défense devenait secondaire. Considérant
le futur, il prit une importante décision. Dorénavant, il n'y
aurait plus d'autres seigneurs Lords que lui sur Pangborn.. La direction des
forteresses serait graduellement transférée entre les mains de
baillis, des hommes de confiance au mandat renouvelable chaque année.
Les anciens Lords seraient exilés dans des manoirs confortables mais
indéfendables, avec interdiction d'avoir des troupes privées.
Naturellement, il leur serait permis d'avoir des sorciers dans leur entourage,
mais ces derniers dépendraient de lui-même, peut-être en
fonction d'une autorisation temporaire ; il lui faudrait discuter de cette question
avec Hein Huss. Mais tout cela concernait le futur proche et lointain ; pour
l'heure, il s'agissait de régler ses affaires ici et de regagner Faide
Keep.
II renvoya les proches de Lord Ballant à leurs manoirs après qu'Hein
Huss eut imprégné leurs simulacres avec des essences fraîches.
S'ils négligeaient de verser leur rançon ainsi qu'ils s'y étaient
engagés, une douleur cuisante ou des crampes d'estomac les rappelleraient
bien vite à leurs devoirs.
Lord Faide aurait bien voulu pouvoir brûler Ballant Keep, mais les matériaux
qu'utilisaient les anciens étaient à l'épreuve du feu.
Cependant, de manière à décourager toute nouvelle prétention
à l'héritage de Lord Ballant, il ordonna que tous ses biens de
famille et ses reliques fussent descendus dans la cour de la forteresse. Là,
l'un après l'autre et en suivant l'ordre hiérarchique, ses hommes
furent invités à choisir un souvenir. Les sorciers furent également
invités à se servir, mais ils déclinèrent l'invitation
en haussant les épaules avec mépris devant ces vestiges d'une
superstition imbécile. Les jeteurs de sorts de rang inférieur
et les apprentis fouillèrent dans ce qui restait, s'emparant occasionnellement
de quelque babiole ou de quelque instrument bizarre dédaignés
par les soldats. Isak Comandore sentit l'irritation le gagner en voyant Sam
Salazar absorbé dans la contemplation d'une pile de vieux livres.
-" Que comptes-tu faire de ça ? " aboya-t-il. ."
Pourquoi te charger d'objets de rebut ? "
Sam Salazar baissa la tête. " Je n'ai pas de raison définie.
Indiscutablement, les anciens avaient de l'érudition - ou du moins des
connaissances. Peut-être pourrai-je utiliser les symboles de ces connaissances
pour aiguiser ma propre compréhension. .."
Comandore leva les bras au ciel d'un air dégoûté, puis il
se tourna vers Hein Huss qui se tenait à proximité. " Tout
d'abord il enfonce ses pieds dans la terre et s'imagine être un arbre
; maintenant il pense apprendre la sorcellerie en étudiant les symboles
des anciens ! "
Huss haussa les épaules. " C'étaient des hommes comme nous
et, bien que leurs moyens intellectuels aient été limités,
ils n'étaient pas complètement obtus. Fabriquer de tels objets
nécessite une certaine dose d'intelligence et d'adresse -disons simiesques.
. "
- "L'intelligence simiesque n'est pas le substitut de la sorcellerie saine
et logique, " rétorqua Isak Comandore. " J'ai essayé
cent fois d'enfoncer cette notion dans le crâne de cet idiot d'apprenti
et maintenant, regardez-le ! "
Hein Huss émit un grognement qui ne l'engageait pas. " Je renonce
à comprendre ce à quoi il espère aboutir. "
Sam Salazar tenta de s'expliquer, cherchant des mots pour développer
une idée qui n'existait pas. " Si je pouvais réussir à
assimiler les pensées des anciens, peut-être parviendrais-je à
comprendre leur écriture et, à partir de là, à réaliser
un ou deux de leurs tours. "
Comandore leva les yeux au ciel. " Quel ennemi m'a donc ensorcelé
le jour où j'ai consenti à te prendre pour apprenti ? Je suis
capable de lancer vingt sorts à l'heure, plus que les anciens ne pouvaient
le faire au cours d'une vie entière ! . "
- "Pourtant, " objecta Sam Salazar, " Lord Faide se déplace
dans son char ancestral, et Lord Ballant espérait nous anéantir
à l'aide de Volcano "
- " Je te ferai remarquer, " dit Comandore avec une douceur sauvage,
" que mon démon Keyril a vaincu Volcano et que, d'autre part, mon
chariot peut distancer le char de Lord Faide à n'importe quel moment.
"
Sam Salazar jugea prudent de cesser d'argumenter. " C'est vrai, Sorcier
Comandore, c'est très vrai. II faut que je réussisse à
me corriger. "
- " Alors, laisse cette camelote et rends-toi utile. Nous reprenons le
chemin de Faide Keep demain à l'aube. "
- " A vos ordres, Sorcier Comandore, " dit Sam Salazar en donnant
un coup de pied à la pile de vieux livres.
6
Les membres du dan Ballant avaient été dispersés, et
Ballant Keep dépouillé de tout son contenu. Lord Faide et ses
hommes festoyaient sans grand enthousiasme dans la salle d'apparat de la forteresse,
entourés de serviteurs silencieux.
Ballant Keep avait été construit à la même échelle
orgueilleuse que Faide Keep. La salle d'apparat mesurait trente mètres
de long, quinze mètres de large et autant de haut. Les murs étaient
entièrement recouverts de lambris de bois dur de Pangborn, dont la paleur
naturelle s'était muée après un traitement à la
cire en une riche couleur de miel. D'énormes piliers noirs soutenaient
le plafond d'où descendaient de splendides lustres, assemblages compliqués
faits de verre pourpre, vert et bleu et parsemés de cubes-à-lumière
séculaires mats toujours brillants. Au rnur du fond étaient suspendus
les portraits des Lords Ballant qui s'étaient succédé -cent
cinq personnages au visage grave dans une variété infinie de costumes.
Dessous, un arbre généalogique de trois mètres de haut
représentait la filiation des Ballant et leurs liaisons avec les autres
clans nobles. Maintenant il régnait une atmosphére lugubre dans
la salle et les cent cinq visages morts étaient denués de sens.
Lord Faide mangeait sans plaisir, et jetait de temps à autre des regards
courroucés à ceux de ses parents, qui se montraient trop joyeux.
Lord Ballant , pensait-il , s'était conduit comme lui-même l'aurait
fait s'il s'était trouvé dans des circonstances analogues ; l`exultation
grossiére était de mauvais goût, et elle était presque
une manifestation d'irrespect envers Lord Faide lui-même. Ses proches
ne tardèrent pas à le comprendre et le banquet se poursuivit dans
une ambiance beaucoup plus digne.

Les sorciers étaient attablés à part, dans une petite
salle contigue. Anderson Grimes, naguère Chef Sorcier de Lord Ballant,
assis à côté de Hein Huss essayait de faire bon visage malgré
sa défaite
Aprés tout, il avait lutté plus qu'honorablemant contre quatre
adversaires puissants, et il n'avait aucun raison de croire à une diminution
de sa mana . Les cinq sorciers analysaient la bataille, tandis que leurs
assistants et les jeteurs de sorts écoutaient respectueusement .
La discussion devint passionnée lorsque l'on aborda le sujet de la conduite
des hommes d'armés possédés du démon. Anderson Grimes
aurait volontiers qu'Everid était une force exclusivement brutale et
obtuse , terrifiante dans sa vigueur indomptable . Les autres sorciers accordèrent
qu'il avait incontestablement réussi dans la projection de ces caractéristiques.
Hein Huss fit toutefois remarquer que Keyril, le démon d'Isak Comandore,
possédait indépendamment de sa force brutale une certaine dose
de malice et de ruse, ce qui tendait à faire des soldats possédés
une arme encore plus efficace.
Anderson Grimes reconnut cette supériorité, et avoua qu'en fait
il avait étudié la possibilité d'augmenter de la même
façon la puissance de son propre démon.
- " A mon sens, ." dit Hein Huss, " le démon idéal
devrait elle doué d'une rapidité de manoeuvre suffisante pour
éviter les attaques de démons brutaux tels que Keyril et Everid.
Permettez.-mol de citer mon démon Dant en exemple- Un guerrier possédé
par Dant peut aisément détruire un soldat possédé
par Keyril ou Everid, uniquement grâce à son agilité. Dans
une rencontre de cette sorte, les hommes d'armes possédés par
Keyril ou Everid perdraient nécessairement tout pouvoir terrifiant et
la moitié de l'effet désiré serait perdu.
Sous son capuchon de bure, Isak Comandore transperça Hein Huss, du regard.
" Vous avancez une présomption avec autant d'assurance que s'il
s'agissait d'un fait établi. J'ai formulé Keyril avec suffisamment
d'habileté et de métier pour qu'il puisse contrer n'importe quelle
manifestation de vitesse.J'ai la conviction que Keyril est le plus fort et le
plus terrifiant des démons. "
- " C'est possible" murmura Hein Huss d'une vois pensive. Il appela
d'un geste un serviteur et lui donna des instruction.. L'homme réduisit
légèrement l'éclairage de la salle.
- " Regardez, " dit Hein Huss. " Ceci est Dant. Il vient se joindre
au banquet. "
Sur un des murs de la pièce. la silhouette vague du démon Dant
se profila. C'était une monstrueuse créature faite d'éléments
de métal articulé, rayée comme un tigre, avec quatre pattes
puissantes et une tête noire massive qui semblait n'être que mâchoires.
- " Regardez" dit la voix rauque d'Isak Comandore " Ceci
est Keyril " Keyril était un monstre vaguement humanoïde, armé
d'un coutelas. Dant aperçut Keyril. Ses horrifiantes mâchoires
claquèrent, et il bondit en une attaque fulgurante.
Le combat fut un spectacle dantesque. Les deux démons se roulaient, se
tordaient, griffaient se déchiraient mordaient l'écume à
la bouche, au milieu de hurlements presque insoutenables . Soudain Dant fit
un écart et se mit à tourner autour de Keyril â une vitesse
étourdissante, de plus en plus vile. Au bout de quelques secondes il
ne fut plus qu'une tache circulaire indistincte mais à l'éclat
aveuglant, qui émettait une sorte de lamentation aiguë allant crescendo,
Keyril frappa sauvagement autour de lui à grands coups de coutelas, puis
il devint soudain blafard et son bras armé retomba sans force. La tâche
lumineuse circulaire qui avait été Dant devint éblouissante
puis explosa en un sauvage cri mental. Keyril disparut, et Isak Comandore s'affaissa
sur la table en gémissant.
Hein Huss prit une profonde inspiration, essuya la sueur qui ruisselait sur
son visage et regarda autour de lui avec une grimace de satisfaction. Toute
l'assistance était figée, les yeux écarquillés,
à l'exception de l'apprenti Sam Salazar dont le regard rencontra celui
du Chef Sorcier et qui lui adressa un sourire éclatant.
- " Ainsi, " grommela Huss que l'effort fourni faisait panteler,
" tu te considères supérieur à l'illusion ; tu es
assis et tu souris à ce qui est une des meilleures démonstrations
de Hein Huss. "
- " Non, non ! " s'exclama Sam Salazar " Je ne suis
pas irrespectueux envers vous. J'ai soif d'apprendre, aussi vous ai-je regardé
plutôt que les démons. Que m'auraient-ils enseigné ? Rien.
"
- " Ah ? " dit Huss d'un ton radouci. . Et qu'as-tu appris en
me regardant ? "
- " Pratiquement rien, " dit Sam Salazar, " mais au moins je
ne suis pas demeuré comme tous les autres, les yeux ronds comme un poisson.
"
- " Me trouverais-tu quelque ressemblance avec un poisson ? " demanda
Comandore d'une voix douce mais crépitante de colère.
- " La comparaison ne s'applique naturellement pas à vous, Sorcier
Comandore, " dit Sam Salazar.
- " Je te prie d'aller ,jusqu'à mon coffre, apprenti Salazar et
de m'en ramener la figurine faite à ta ressemblance. Un des serviteurs
m'apportera un bassin rempli d'eau, et nous nous amuserons un brin. Nous verrons
si, grâce à tes connaissances en ichtyologie, tu es capable de
respirer dans l'eau. Si tu ne sais pas... eh bien, tu suffoqueras.
- " Je préfère ne pas tenter l'expérience, Sorcier
Comandore " dit Sam Salazar " En fait, avec votre permission,
j'aimerais quitter votre service. "
Comandore fit un geste à l'adresse d'un de ses assistants. " Allez
me chercher le simulacre de Salazar. Puisqu'il n'est plus mon apprenti, rien
ne s'oppose à ce qu 'il suffoque. "
- " Ne tourmentez pas ce garçon, Comandore, " intervint Huss
d'un ton bourru. " II est naïf et un peu simplet. Nous avons gagné
une grande bataille .Que rien ne vienne ternir notre victoire. "
- " Vous ne m'enlèverez pas de l'idée qu'il est grandement
temps de discipliner cet individu arrogant " dît coléreusement
Isak Comandore.
- " Chef Sorcier Huss, " dit Sam Salazar, " puisque je suis maintenant
relevé de mes fonctions auprès du Sorcier Comandore peut-être
consentirez-vous à me prendre à votre service ? "
Hein Huss émit un bruit qui exprimait son dégoût. "
Tu ne seras jamais bon à rien. ."
- " II existe de nombreux futurs possibles, Chef Sorcier Hein Huss, vous
l'avez dit vous-même. . Qui sait, dans l'un ou l'autre de ces futurs,
peut-être suis-je bon à quelque chose. "
Hein Hus, posa sur Sam Salazar le regard de ses yeux limpides. " Oui, II
y a plusieurs futurs possibles. Je pense qu'ici, ce soir, se trouvent accumulés
toute la richesse et toute la puissance de la sorcellerie ; je pense aussi que
jamais plus l'on ne reverra une telle somme de pouvoirs et de talents réunis
autour d'une même table, Nous mourrons tous l'un après l'autre
et il n'y aura personne pour assurer la relève... Oui, Sam Salazar, je
te prends comme apprenti. Isak Comandore, entendez-vous? Ce jeune homme appartient
dorénavant à ma suite. "
- "J'ai droit à une compensation, " grommela Comandore.
- "Vous convoitez depuis longtemps le simulacre de Tharon Faide que je
possède, le seul qui existe. Je vous le donne. ."
- " Ah ! " s'exclama Isak Comandore en sautant sur ses pieds. "
Hein Huss, je vous salue. Vous êtes un homme généreux. J'accepte
et je vous remercie ." Hein Huss fit un signe à Sam Salazar. "
Va chercher tes affaires et transporte-les dans mon chariot Et que je ne te
revoie pas ce soir. Tu me fatigues."
Sam Salazar s'inclina avec une grande dignité et quitta la pièce.
Le banquet se poursuivit, mais maintenant un peu de mélancolie flottait
sur les convives. Bientôt Lord Faide donna le signal d'aller se coucher,
car le départ était fixé à l'aube.