Illustration d'Emsh , Astounding - 1958

 Les Faiseurs de miracles  
( traduction de Marcel Battin )
© Jack Vance , tous droits réservés 

3e Partie

 

4

 Seize siècles auparavant, alors que la guerre faisait rage dans l'espace, un groupe de capitaines de vaisseaux spatiaux dont les bases de départ avaient été anéanties avait trouvé refuge sur Pangborn. Afin de se protéger contre la vengeance de leurs ennemis, ils avaient érigé de puissantes forteresses qu'ils avaient équipées avec les armes récupérées sur leurs vaisseaux démantelés.

La guerre s'éloignant de cette partie de l'espace, on oublia Pangborn. Les nouveaux arrivants contraignirent le Premier Peuple à quitter les plaines et à sa réfugier dans les forêts, puis ils cultivèrent et ensemencèrent les vallées au bord des rivières. Ballant Keep, comme tante Kaon, Castle Cloud, Boghoten et les autres forteresses, dominait l'une de ces vallées. Quatre tours trapues faites d'une substance noire et dense supportaient un immense toit en parasol ; elles étaient reliées par des murs massifs dont la hauteur atteignait les deux tiers de celle des tours. Au point culminant du toit, une coupole hébergeait Volcano, une arme analogue à Hellmouth qui protégeait pairie Keep.
Ballant Keep apparut aux regards des attaquants dès que le détachement eut atteint le haut de la crête Les grandes portes d'accès à l'intérieur de la forteresse étaient déjà condamnées, et des archers occupaient chaque créneau au sommet des murailles. Conformément au plan de Lord Faide, le détachement rompit sa formation compacte et entreprit de se déployer sur un large front. Un peu en avant  et au centre, resplendissant dans l'armure et sous le heaume de Lord Faide, Sam Salazar avançait aux commandes du char - ma Sam Salazar qui faisait peu d'efforts pour ressembler à l'original. Au lieu de se tenir fièrement dressé dans l'attitude étui chef digne de ce nom, il était tassé sur un côté do siège et son orgueilleux cimier faisait avec le sol un angle honteux. Lord Faide le regarda avec dégoût. La répugnance de Sam Salazar à mourir était compréhensible et Lord Faide se consola en pensant que si le subterfuge ne réussissait pas à abuser Lord Ballant, le char ancestral des Faide serait au moins épargné. II était visible que Volcano était prêt à tirer, car ses servants se détachaient sous la coupole de part et d'autre de son affût, et son tube était braqué à un angle menaçant.
De toute évidence, la tactique de dispersion, qui permettait de n'offrir aucun but tentant, était efficace. Les troupes de Lord Faide atteignirent rapidement une ligne située à deux cents mètres de la forteresse, à l'intérieur des limites de la portée de Volcano, sans que la pièce ait craché le feu. Le lent char des Faide se trouva légère, ment distancé. Toute espérance en la réussite de la case pouvait maintenant être abandonnée.
L'apprenti Salazar, que cet isolement rendait plutôt nerveux, voulut augmenter la vitesse du véhicule. II tripota un levier, puis un autre. Sous ses pieds naquit un léger son aigu, puis le char frémit et, lentement, se mit à s'élever. Sam Salazar jeta un regard épouvanté pardessus la lisse et lança une jambe pardessus bord avec l'intention de sauter. Lord Faide se précipita vers lui en gesticulant et en criant. Sam Salazar ramena vivement sa jambe et remit les leviers à leur position antérieure. Le char tomba comme une pierre. Sam Salazar manœuvra à nouveau les leviers, réussissant miraculeusement à amortir la chute.
- "Sors de ce char ! " hurla Lord Farde. II arracha le heaume de la tète de l'apprenti avant de lui administrer une bourrade qui l'envoya rouler dans la mousse cul par-dessus tète. " Enlève cette armure ! Et disparais de mon regard ! " Sam Salazar ne se le fit pas dire deux fois et rejoignit en courant les chariots des sorciers.
Il aida à dresser la tente noire d'Isak Comandore. A l'intérieur, un tapis noir à motifs rouges et jaunes fut étendu, sur lequel on disposa le coffre, le siège et les autres bagages du Sorcier. Ensuite, un encensoir fut garni d'encens qu'on alluma. De son côté Hein Huss, directement installé en face des portes de la forteresse, surveillait  l'assemblage d'un échafaudage roulant de douze mètres de haut et dix-huit mètres de large. La surface faisant face à Ballant Keep était dissimulée aux regards des défenseurs de la forteresse au moyen d'une bâche.
Pendant que s'opéraient ces préparatifs, Lord Faide avait dépêché un émissaire à Ballant Keep avec pour mission d'enjoindre à Lord Ballant à se rendre. Lord Ballant différait sa réponse, espérant retarder l'attaque aussi longtemps que possible. S'il pouvait tenir ainsi un jour et demi, les renforts attendus de Gisborne  Keep, et de Castle Cloud obligeraient Lord Faide à battre en retraite .
Lord Peine attendit que les sorciers aient terminé leurs préparatifs , puis il envoya un deuxième messager à Lord Ballant, lui offrant deux minutes supplémentaires pour prendre une décision. Une minute s'écoula, puis une deuxième. L'émissaire sortit de la forteresse et rejoignit le camp des assiégeants.
- " Lord Ballant refuse de se rendre ! "
Lord Faide se tourna vers Hein Huss " Vous êtes prêt ? " lui demanda t il.
- " Je suis prêt . " gronda Huss.
- " Alors, contraignez les à sortir. "
Huss leva le bras. La bâche glissa le long de l'échafaudage démasquant une représentation peinte de Ballant Keep. Huss se retira sous se tente, où brûlaient furieusement plusieurs brasiers illuminant les visages d'Adam McAdam, de huit assistant-sorciers et de six jeteurs de sorts choisis parmi les plus compétents. Chacun d'eux était installé devant un pupitre supportant plusieurs douzaines de figurines et un petit leu crépitent- Les assistants-sorciers travaillaient sur des statuettes représentant des homme d'armes de Ballant Keep tandis que Hein Huss et Adam McAdam manipulaient des simulacres de chevaliers. Lord Ballant lui-même ne serait pas envoûté  à moins qu'il n'ordonnât de jeter un sort à Lord Faire- C'était là une courtoisie traditionnelle entre seigneurs.
- "Sebastian ! " appela Huss
Sebastian, l'un des jeteur. de sorts, attendait un peu à l'écart prés de l'entrée de la tente " Je suis prêt , "  dit-il.
- "Boute le feu  à Ballant Keep "
Sebastian se précipita vers l'échafaudage et alluma une mèche. La observateurs plumé, aux créneaux de Ballant Keep, virent la représentation peinte de la forteresse prendre feu. Les flammes firent  irruption  de toutes parts , et le toit rougit et éclata en morceaux.
Sous la tente de Hein Huss, les deux sorciers, leurs assistants et jeteurs de sorts saisissaient méthodiquement les figurines, les plon geaient dans les flammes et, se concentrant, cherchaient à pénétrer l'esprit de l'homme dont ils brûlaient le simulacre. Le malaise s'instaura bientôt parmi les défenseurs de Ballant Keep. De nombreux chevaliers et hommes d'armes commencèrent à imaginer qu'ils ressentaient des brûlures, qui devinrent plus douloureuses à mesure que leur esprit devenait plus sensible à l'idée de la chaleur et du feu. Lord Ballant nota leur trouble.
II fit un geste à l'adresse de son Chef Sorcier Anderson Grimes et ordonna : " Passez à la contre -attaque. "
Depuis le haut des murailles de Ballant Keep se déroula une toile encore plus gigantesque que celle de Hein Huss, sur laquelle était peinte une bête hideuse. Elle se dressait sur quatre pattes et tenait entre les griffes de chacun de ses antérieurs deux hommes d'armes dont elle dévorait la tète. Au même moment, les assistants d'Anderson Grimes saisirent des figurines représentant des soldats de Lord Faide et se mirent à les introduire entre les mâchoires articulées de modèles réduits de l'horrible animal tout en projetant des idées de peur et de dégoût. Les soldats de Lord Faide, qui regardaient le monstre peint se sentirent soudain envahis par un sentiment d'effroi et de faiblesse.
Sous la tente de Huss les brasiers dégageaient une fumée qui empuantissait l'air ; les figurines grésillaient, les fronts luisaient, les regards étincelaient. De temps à autre un des sorciers poussait un cri, signalant ainsi qu'il venait de pénétrer l'esprit d'un ennemi. Dans la forteresse assiégée les hommes d'armes commencèrent à murmurer, à frotter de la paume leur peau douloureuse, à s'entrera, garder en notant avec angoisse les symptômes de leurs voisins. Finalement un homme poussa un gémissement étranglé et arracha un élément de son armure, puis un autre. Il se mit à crier ; " Je brûle ! Ces abominables sorciers me brûlent ! " Sa souffrance aggrava l'état d'inconfort de ses camarades, et un long murmure ponctué d'exclamations courut tout au long des créneaux.
Le fils aîné de Lord Ballant, l'esprit pénétré par Hein Huss en personne, frappa son écu avec son poing ganté de métal. " Ils me brûlent ! Ils nous brûlent tous ! Mieux vaut combattre que périr brûlé ! "
- " Oui ! Combattons ! " crièrent les hommes tourmentés.
Lord Ballant jeta un regard aux faces tordues de ses soldats, dont plusieurs présentaient des cloques et des marques de brûlures. " Notre propre envoûtement les terrifie ; attendez encore un moment, ", implora-t-il.
Son frère cria d'une voix rauque : " Ce n'est pas ton ventre que Hein Huss rôtit, c'est le mien ! Nous ne pouvons pas gagner une bataille de sorciers, mais nous pouvons vaincre les armes à la main ! "
- " Nos propres sortilèges commencent à produire leur effet ! cria désespérément Lord Ballant, " Ils vont bientôt fuir, su comble de ta terreur 1 Attendez ! Attendez ! "
Son cousin arracha sa cotte de mailles et son corselet de métal" C'est Hein Huss ! Je le sens ! Ma jambe brûle, et ce démon me rit au nez ! II dit qu'ensuite, ce sera le tour de ma tête ! Donnez l'ordre d'attaquer, sinon je descends les combattre seul !"
- "Très bien, . dit Lord Ballant avec fatalisme. " Descendons nous battre. La bête d'abord - et nous ensuite. Châtions-les ! Faisons-leur rentrer leur sorcellerie dans la gorge ! .
Les portes de la forteresse s'ouvrirent soudain au large. Quelque chose bondit en avant, qui ressemblait à la bête peinte : un monstre dont les pattes bougeaient, dont les bras fouettaient l'air, dont les yeux roulaient dans les orbites et qui émettait des sons horrifiants. En temps ordinaire, les assiégeants auraient pris le monstre pour ce qu'il était en réalité - une effigie de carton-pâte portée par trois chevaux ; mais leur esprit avait subi l'influence d'Andersen Grimes et de ses sorciers, et sous cette contamination ifs se sentirent gagnés par l'horreur. Leurs bras s'abaissèrent sans force et ils commencérent à refluer en désordre. De part et d'autre de la bête apparurent les chevaliers de Lord Ballant qui chargèrent, suivis dus hommes d'armes. La charge s'enfonça comme un coin au centre du dispositif des assiégeants- Lord Faide tort, un ordre, et la discipline agit d'ellemême Le, Les chevaliers se divisèrent en trois pelotons qui engloutirent ta charge de cavalerie, tandis que les hommes d'armes criblaient de flèches la masse des fantassins de Lord Ballant sortant de la forteresse.
La bataille fit rage, au milieu du choc des armes et des cris des combattants- Lord Ballant, constatant que sa sortie n'avait pas au l'effet escompté et désireux de conserver l'essentiel de ses forces, ordonna la retraite. Tout en combattant, ses troupes commencèrent  à reculer vers les portes de Ballant Keep. Les chevaliers de Lord Faille s'efforcèrent de maintenir le contact, espérant vaincre dans la cour de la forteresse. Derrière eux s'avança un chariot hurlement chargé, poussé par des chevaux caparaçonnés de métal et destinés à enfoncer les portes.
Lord Faide cria un ordre. Un peloton de dix chevaliers, qui jusque là avait été tenu en réserve, chargea de biais et s'enfonce au milieu des fantassins de Lord Ballant. Il réussit à franchir les portes, hachant ses défenseurs au passage, et pénétra dans la cour de la forteresse.
Lord Ballant rugit à l'adresse d'Anderson Grimes : " Ils ont réussi à entrer 1 Vite, déchaînez sur eux votre démon 1 S'il est capable de nous aider, c'est le moment ou jamais !"
- " La possession démoniaque ne s'improvise pas, " murmura le sorcier. " J'ai besoin de temps. "
- " Dans dix minutes, il sera trop tard 1 Nous serons tous morts ! "
- " Je fais de mon mieux, Lord Ballant. Everid ! Everid, viens vite ! "
Anderson Grimes se précipita vers sa salle de travail, mit son masque de démon et lança plusieurs poignées d'encens dans le brasier qui y brûlait, Presque aussitôt une grande forme sombre, dépourvue de nez, aux yeux bridés, se silhouetta contre un mur. Elle se tenait debout sur de lourdes pattes torses, les bras tendus en avant comme pour agripper et déchirer. De redoutables crocs blancs sortaient de son mufle noir. Anderson Grimes avala une coupe de sirop bons se mit à marcher lentement de long en large. Plusieurs minutes s'écoulèrent.
- " Grimes !" appela Lord Ballant depuis l'extérieur. " Grimes ! "
- " Entrez sans crainte, " répondit une voix.
Lord Ballant, son arme ancestrale au côté, pénétra dans la pièce. Il recula avec un cri sourd involontaire, " Grimes !" murmura-t-il.
- "Non, ce n'est pas Grimes, " dit la voix. " Je suis ici. Entrez.
Lord Ballant s'avança d'un pas raide. La pièce était sombre, à peine éclairée par la lueur du brasier. Anderson Grimes était accroupi dans un coin, la tète courbée sous son masque de démon. Sur les murs, des ombres semblaient pulser, dessinant des silhouettes et des visages qui donnaient l'impression de se débattre et de lutter pour devenir matériels. La grande forme noire sur le mur paraissait vibrer de vie.
- " Faites entrer vos hommes d'armes, " dit la voix. " Introduisez-les par groupes de cinq et recommandez-leur de regarder le sol jusqu'à ce que je leur dis, de lever les yeux. "
Lord Ballant se retira, et la pièce devint étrangement silencieuse. Une minute s'écoula, puis cinq soldats exténués s'avancèrent eu titubant, le regard baissé.
- " Levez lentement les yeux, " dit la voix, " Regardez tout d'abord le feu, puis tournez la tète vers moi. Je suis Everid, le Démon de la Haine. Regardez-moi. Qui suis-je ! "
- " Everid, le Démon de ta Haine, " balbutiérent les soldats.
-" Je suis autour de vous, sous une douzaine de formes différentes. Je m'approche. Ou suis-je ? "
- " Vous nous entourez. "
- ". Et maintenant... je suis vous. Vous et moi, nous ne formons plus qu'un seul être. "
II y eut soudain une sorte de palpitation, de frémissement dans l'air. Les soldats se redressèrent, la face convulsée.
- " Allez, " dit la voix. " Retournez tranquillement dans la cour. Dans quelques minutes nous marcherons sur l'ennemi et nous la massacrerons. "
Les cinq hommes sortirent. Un autre groupe de soldats leur succéda dans la pièce.
Sur le glacis, à 1'extérïeur de la forteresse, les chevaliers de Lord Ballant qui battaient en retraite atteignirent les portes. A l'intérieur de la cour, sept des chevaliers le Lord broda qui avalent réussi à forcer l'entrée combattaient encore. Le dos au mur, ils empêchaient les défenseurs de s'approcher du mécanisme commandant la fermeture des portes.
Dans le camp des assiégeants, Huss appela Comandore. " Anderson Grimes vient de faire apparaître Everid. A votre tour. Keyril est prêt ? "
- " Je suis Keyril, " dit la voix basse et rude d'Isak Comandore. .. Envoyez-moi les hommes. "
Dans la cour de Ballant Keep, vingt soldats se ouvert en marche. Leur pas était lent, prudent, hésitant, Leurs faces avaient perdu tonte individualité; elles étaient tordues et convulsées, et curieusement semblables.
- "Des possédés ! " murmurèrent leurs camarades en reculant. Les sept chevaliers de Lord Faide les regardèrent avec un soudain effroi, et se collèrent à 1a muraille. Sans leur prêter la moindre attention, les vingt soldats franchirent les portes.
I1 y eut un bref répit dans les rangs des combattants. Puis les vingt soldats possédés bondirent comme des tigres, dessinant avec leurs épées des ares étincelants. Plongeant dans les rangs ennemis, ils virevoltèrent, s'accroupirent, sautèrent. Des tètes, des bras et des jambes volèrent en l'air. En moins d'une minute les vingt soldats furent percés de mille coups, mais les blessures ne parurent avoir aucun effet sur eux.
La défense des assiégeants devint hésitante, puis cessa presque entièrement. Les chevaliers, dont l'armure ne présentait aucune protection contre les épées diaboliques, battirent en retraite. Les vingt guerriers possédés s'enfoncèrent dans les rang, des fantassins, frappant furieusement autour d'eux d'estoc et de taille. Les hommes d'armes de Lord Faide leur résistèrent un moment, puis ils battirent eu retraite et se retournèrent pour fuir
De la tente d'Isak Comandore émergèrent trente hommes d'armes, qui marchaient lentement d'un pas raide. Comme les vingt soldats possédés de Lord Ballant, ils avaient tous des faces convulsées et identiques.
Keyril et Everid engagèrent le combat, utilisant les hommes comme armes, sans reculer, sans peur, sans merci. Les épées tourbillonnantes tranchèrent des têtes, des bras, des torses. Des corps décapités combattaient un moment avant de s'écrouler. Ce n'était que lorsqu'un corps était haché, réduit en pièces que la vitalité démoniaque qui l'habitait le quittait. Bientôt il n'y eut plus un sent des combattants d'Everid debout. Les quinze survivants des possédés de Keyril firent demi-tour et, en dépit de leurs horribles blessures, se dirigèrent en clopinant, en sautillant et en boitant vers ta forteresse dont les sept chevaliers de Lord Faide contrôlaient toujours l'entrée. Au moment ou ils allaient franchir les portes, les chevaliers de Lord Ballant, sentant que l'instant décisif de la bataille était arrivé, se précipitèrent sur eux en une charge désespérée. Le regard chargé de haine dans leurs faces sanglantes. les soldats possédés résistèrent à l'assaut, taillant dans le fer des armures comme si elles n avaient pas existé. Poussant des hurlements de victoire, les chevaliers de Lord Faide s'enfoncèrent à leur suite. Une brève bataille s'engagea dans la cour, mais son issue ne faisait pas de doute. Ballant Keep était pris.
De retour sous sa tente, Isak Comandore prit une profonde inspiration, frissonna et ôta son masque de démon. Vingt des survivants des troupes de Lord Ballant qui luttaient dans la cour se contractèrent, lâchèrent leurs armes et se mirent à haleter. Le sang jaillit de leur bouche et ils moururent, Dans un dernier acte de bravoure, Lord Ballant prit son arme ancestrale duos Jeun qui pendait sur sa hanche et s'avança vers Lord Faide. Par-dessus l'amoncellement de morts et de blessés qui jonchaient la cour, il visa son vainqueur et appuya sur la gâchette. L'arme cracha nu bref éclair lumineux. Lord Faide sentit un picotement sur toute sa peau et ses cheveux se hérissèrent. L'arme crépita, son canon vira au rouge cerise et se mit à fondre. Lord Ballant la jeta rageusement à ses pieds, puis il dégaina son épée, et marcha sur Lord Faide.
Lord Faide, peu enclin à accepter un combat singulier dont la nécessité ne se faisait pas sentir, tir un geste à l'adresse de ses hommes d'armes. Une volée de flèches mit fin à l'existence de Lord Ballant, lui épargnant les affres d'une exécution dans les formes.
Toute résistance avait cessé dans Ballant Keep. Au milieu des gémissements et des lamentations des femmes enfermées dans la forteresse les survivants vinrent l'un après l'autre ployer le genou devant Lord Faide.

5

Lord Faide n'avait nulle envie de s'attarder à Ballant Keep, car ses victoires ne lui procuraient aucun plaisir. Inévitablement, de nombreuses décisions avaient à être prises. Six des plus proches parents de Lord Ballant furent sommairement exécutés, et Ie titre fut déclaré éteint. Aux autres membres du clan il fut offert un choix : un serment de fidélité assorti d'une rançon raisonnable, ou la mort. Deux membres seulement du clan choisirent la deuxième solution, les yeux luisants de haine, et ils turent immédiatement poignardé,
Lord Faide avait maintenant atteint son but. Depuis plus de mille ans, les Seigneurs des forteresses luttaient pour la conquête du pouvoir. L'un ou l'autre d'entre deux avait parfois réussi à prendre pour un temps l'ascendant sur les autres, mais aucun jusqu'alors n'était parvenu à étendre son autorité sur le continent - ce plu signifiait sur la planète tout entière car le reste n'était constitué que d'étendues désertiques brûlées par le soleil ou de glaces éternelles . Pendant longtemps Ballant Keep avait barré la route du pouvoir à Lord Faide , mais maintenant c'était le succès, total et absolu. Il restait bien sûr à châtier les seigneurs de Castle Cloud et de Gisborne Keep qui tous deux, entrevoyant la possibilité d'écraser Lord Faide, s'étalent rangés sous la bannière de Lord Ballant, mais c'était là une tâche qui incombait à Hein Huss.
Lord Faide, pour la premiére fois de son existence, éprouva un sentiment d'incertitude. Il ne lui restait pins aucun adversaire digne de ce nom. Le Premier Peuple devait être mis hors d'état de nuire, mais c'était là un problème facile à résoudre ; les autochtones, bien que nombreux, n'étaient rien de plus que des sauvages. II savait que l'insatisfaction et la controverse finiraient un jour par s'instaurer  parmi ses proches et ses alliés. L'inaction, génératrice d'ennui, engendrerait l'irritabilité ; des esprits inoccupés étudieraient le pour et le contre d'une action violente et nuisible. Même le plus loyal de ses sujets se rappellerait avec nostalgie ses campagnes d'antan et le relâchement et la licence du temps de guerre. D'une façon ou d'une autre, il lui faudrait trouver le moyen d'absorber le surplus d'énergie de chacun : où et de quelle manière, là résidait 1e noeud du problème. Construction de routes ? De nouvelles fermes dans la plaine ? Organisation de tournois périodiques ?
Lord Faide fronça les sourcils à l'insuffisance de ces solutions, mais le manque d'expérience rendait son imagination stérile. Les premiers colons de Pangborn, exclusivement hommes de guerre, avaient amené avec eux un certain nombre de connaissances pratiques empiriques mais très peu d'autres choses. Les récits qui s'étaient transmis de génération en génération décrivaient les grands navires de l'espace qui se déplaçaient magiquement à une vitesse inimaginable, les armes prodigieuses, les combats de titans dans le vide, mais ne faisaient aucune allusion à l'histoire de l'homme et à son oeuvre civilisatrice. Aussi Lord Faide auréolé de succès, au comble de la puissance mais sans but vers lequel diriger sa force, se sentait plus morose et plus taciturne que jamais.
II inspecta d'un air sombre le butin récolté dans la forteresse.Il ne présentait pas grand intérêt à ses vans. Le char ancestral du défunt Lord" depuis longtemps hors d'état de fonctionner, était exposé dans une cage de verre. II alla examiner l'arme Volcano, mais elle ne pouvait pas être déplacée. De toute manière, sa magie perdue à jamais, elle était devenue inutile. (Lord Faide avait appris que Lord Ballant avait ordonné de tourner le canon vers son char ancestral mais que Volcano avait refusé de vomir son feu orgueilleux.) Lord Faide constata avec un dédain amusé que l'arme avait été fâcheusement négligée. Un peu partout le métal était troué par la corrosion, et un entretien sans précaution avait tordu certaines pièces du délicat mécanisme extérieur, diminuant sans aucun doute la puissance de la magie de Volcano . Ce n'était pas à Faide Keep que l'on eut pu constater une pareille négligence ! Jambart, le servant d'Hellmouth, éprouvait envers son arme un sentiment de dévotion absolu.
Lord Faide continua son inspection. Un peu partout étaient empilés d'antiques dispositifs, intéressants mais sans la moindre utilité ,des curiosités du même genre que celles qui s'amoncelaient sur des étagères et remplissaient des caisses à Faide Keep. C'étaient des êtres bizarres que ces hommes d'autrefois, pensa Lord Faide ; à la fois si intelligents et si primitifs et manquant totalement de sens pratique. Quel immense progrès avait été réalisé depuis les temps anciens, seize siècles auparavant !  Pour ne citer qu'un exemple, les anciens utilisaient, pour communiquer à distance entre eux, des fétiches compliqués faits de verre et de métal ; Lord Faide n'avait simplement qu'à exprimer ses désirs et Hein Huss, projetant son esprit à des centaines de milles, lui communiquait au moyen de mots ce qu'il avait vu et entendu. Les anciens avaient inventé des douzaines d'appareillages similaires, mais la vieille magie les avait quittés et ils n'avaient jamais pu fonctionner. L'arme ancestrale de Lord Ballant avait fondu lorsqu'il sen était servi, après avoir seulement picoté la peau de Lord Faide d'une manière dérisoire. Lord Faide eut un petit rire amusé en imaginant une troupe armée de pareils ustensiles s'attaquant à des guerriers possédés du démon. Ce serait le massacre des innocents !
Dans le trésor personnel de Lord Ballant, Lord Faide remarqua une douzaine de vieux livres et plusieurs bobines de microfilms. Les livres, écrits dans un jargon incompréhensible, étaient absolument sans valeur ; les microfilms se révélèrent également indéchiffrables. A nouveau , Lord Faide s'interrogea avec scepticisme sur les anciens. C'étaient des êtres intelligents, bien sûr, mais si l'on regardait les choses en face, ils étaient à peine plus avancés que les indigènes du Premier Peuple. Comme eux, il leur était impossible de communiquer télépathiquement ; comme eux, ils étaient dépourvus du don de clairvoyance et ne possédaient pas la maîtrise des démons. Quant à la magie des anciens, n'y avait il pas beaucoup d'exagération dans les légendes ? Volcano, par exemple. C'était une plaisante rie. Lord Faide pensa aussitôt à Hellmouth. Mais non - Hellmouth était sûrement plus digne de confiance. Jambart le polissait et le nettoyait amoureusement chaque jour, et chaque mois il lavait la  coupole tout entière avec du vin de tannée. Si les soins humains  peuvent engager la matière à être loyale, alors Hellmouth était prêt à défendre Faide Keep !
De toute façon, Lori Faide ayant maintenant acquis la suprématie, le problème de la défense devenait secondaire. Considérant le futur, il prit une importante décision. Dorénavant, il n'y aurait plus d'autres seigneurs Lords que lui sur Pangborn.. La direction des forteresses serait graduellement transférée entre les mains de baillis, des hommes de confiance au mandat renouvelable chaque année. Les anciens Lords seraient exilés dans des manoirs confortables mais indéfendables, avec interdiction d'avoir des troupes privées. Naturellement, il leur serait permis d'avoir des sorciers dans leur entourage, mais ces derniers dépendraient de lui-même, peut-être en fonction d'une autorisation temporaire ; il lui faudrait discuter de cette question avec Hein Huss. Mais tout cela concernait le futur proche et lointain ; pour l'heure, il s'agissait de régler ses affaires ici et de regagner Faide Keep.
II renvoya les proches de Lord Ballant à leurs manoirs après qu'Hein Huss eut imprégné leurs simulacres avec des essences fraîches. S'ils négligeaient de verser leur rançon ainsi qu'ils s'y étaient engagés, une douleur cuisante ou des crampes d'estomac les rappelleraient bien vite à leurs devoirs.
Lord Faide aurait bien voulu pouvoir brûler Ballant Keep, mais les matériaux qu'utilisaient les anciens étaient à l'épreuve du feu. Cependant, de manière à décourager toute nouvelle prétention à l'héritage de Lord Ballant, il ordonna que tous ses biens de famille et ses reliques fussent descendus dans la cour de la forteresse. Là, l'un après l'autre et en suivant l'ordre hiérarchique, ses hommes furent invités à choisir un souvenir. Les sorciers furent également invités à se servir, mais ils déclinèrent l'invitation en haussant les épaules avec mépris devant ces vestiges d'une superstition imbécile. Les jeteurs de sorts de rang inférieur et les apprentis fouillèrent dans ce qui restait, s'emparant occasionnellement de quelque babiole ou de quelque instrument bizarre dédaignés par les soldats. Isak Comandore sentit l'irritation le gagner en voyant Sam Salazar absorbé dans la contemplation d'une pile de vieux livres.
-" Que comptes-tu faire de ça ? "  aboya-t-il. ." Pourquoi te charger d'objets de rebut ? "
Sam Salazar baissa la tête. " Je n'ai pas de raison définie. Indiscutablement, les anciens avaient de l'érudition - ou du moins des connaissances. Peut-être pourrai-je utiliser les symboles de ces connaissances pour aiguiser ma propre compréhension. .."
Comandore leva les bras au ciel d'un air dégoûté, puis il se tourna vers Hein Huss qui se tenait à proximité. " Tout d'abord il enfonce ses pieds dans la terre et s'imagine être un arbre ; maintenant il pense apprendre la sorcellerie en étudiant les symboles des anciens ! "
Huss haussa les épaules. " C'étaient des hommes comme nous et, bien que leurs moyens intellectuels aient été limités, ils n'étaient pas complètement obtus. Fabriquer de tels objets nécessite une certaine dose d'intelligence et d'adresse -disons simiesques. . "
- "L'intelligence simiesque n'est pas le substitut de la sorcellerie saine et logique, " rétorqua Isak Comandore. " J'ai essayé cent fois d'enfoncer cette notion dans le crâne de cet idiot d'apprenti et maintenant, regardez-le ! "
Hein Huss émit un grognement qui ne l'engageait pas. " Je renonce à comprendre ce à quoi il espère aboutir. "
Sam Salazar tenta de s'expliquer, cherchant des mots pour développer une idée qui n'existait pas. " Si je pouvais réussir à assimiler les pensées des anciens, peut-être parviendrais-je à comprendre leur écriture et, à partir de là, à réaliser un ou deux de leurs tours. "
Comandore leva les yeux au ciel. " Quel ennemi m'a donc ensorcelé le jour où j'ai consenti à te prendre pour apprenti ? Je suis capable de lancer vingt sorts à l'heure, plus que les anciens ne pouvaient le faire au cours d'une vie entière ! . "
- "Pourtant, " objecta Sam Salazar, " Lord Faide se déplace dans son char ancestral, et Lord Ballant espérait nous anéantir à l'aide de Volcano "
- " Je te ferai remarquer, " dit Comandore avec une douceur sauvage, " que mon démon Keyril a vaincu Volcano et que, d'autre part, mon chariot peut distancer le char de Lord Faide à n'importe quel moment. "
Sam Salazar jugea prudent de cesser d'argumenter. " C'est vrai, Sorcier Comandore, c'est très vrai. II faut que je réussisse à me corriger. "
- " Alors, laisse cette camelote et rends-toi utile. Nous reprenons le chemin de Faide Keep demain à l'aube. "
- " A vos ordres, Sorcier Comandore, " dit Sam Salazar en donnant un coup de pied à la pile de vieux livres.

6

Les membres du dan Ballant avaient été dispersés, et Ballant Keep dépouillé de tout son contenu. Lord Faide et ses hommes festoyaient sans grand enthousiasme dans la salle d'apparat de la forteresse, entourés de serviteurs silencieux.
Ballant Keep avait été construit à la même échelle orgueilleuse que Faide Keep. La salle d'apparat mesurait trente mètres de long, quinze mètres de large et autant de haut. Les murs étaient entièrement recouverts de lambris de bois dur de Pangborn, dont la paleur naturelle s'était muée après un traitement à la cire en une riche couleur de miel. D'énormes piliers noirs soutenaient le plafond d'où descendaient de splendides lustres, assemblages compliqués faits de verre pourpre, vert et bleu et parsemés de cubes-à-lumière séculaires mats toujours brillants. Au rnur du fond étaient suspendus les portraits des Lords Ballant qui s'étaient succédé -cent cinq personnages au visage grave dans une variété infinie de costumes. Dessous, un arbre généalogique de trois mètres de haut représentait la filiation des Ballant et leurs liaisons avec les autres clans nobles. Maintenant il régnait une atmosphére lugubre dans la salle et les cent cinq visages morts étaient denués de sens.
Lord Faide mangeait sans plaisir, et jetait de temps à autre des regards courroucés à ceux de ses parents, qui se montraient trop joyeux. Lord Ballant , pensait-il , s'était conduit comme lui-même l'aurait fait s'il s'était trouvé dans des circonstances analogues ; l`exultation grossiére était de mauvais goût, et elle était presque une manifestation d'irrespect envers Lord Faide lui-même. Ses proches ne tardèrent pas à le comprendre et le banquet se poursuivit dans une ambiance beaucoup plus digne.

Les sorciers étaient attablés à part, dans une petite salle contigue. Anderson Grimes, naguère Chef Sorcier de Lord Ballant, assis à côté de Hein Huss essayait de faire bon visage malgré sa défaite
Aprés tout, il avait lutté plus qu'honorablemant contre quatre adversaires puissants, et il n'avait aucun raison de croire à une diminution de sa mana . Les  cinq sorciers analysaient la bataille, tandis que leurs assistants et les jeteurs de sorts écoutaient respectueusement .
La discussion devint passionnée lorsque l'on aborda le sujet de la conduite des hommes d'armés possédés du démon. Anderson Grimes aurait volontiers qu'Everid était une force exclusivement brutale et obtuse , terrifiante dans sa vigueur indomptable . Les autres sorciers accordèrent qu'il avait incontestablement réussi dans la projection de ces caractéristiques. Hein Huss fit toutefois remarquer que Keyril, le démon d'Isak Comandore, possédait indépendamment de sa force brutale une certaine dose de malice et de ruse, ce qui tendait à faire des soldats possédés une arme encore plus efficace.
Anderson Grimes reconnut cette supériorité, et avoua qu'en fait il avait étudié la possibilité d'augmenter de la même façon la puissance de son propre démon.
- " A mon sens, ." dit Hein Huss, " le démon idéal devrait elle doué d'une rapidité de manoeuvre suffisante pour éviter les attaques de démons brutaux tels que Keyril et Everid. Permettez.-mol de citer mon démon Dant en exemple- Un guerrier possédé par Dant peut aisément détruire un soldat possédé par Keyril ou Everid, uniquement grâce à son agilité. Dans une rencontre de cette sorte, les hommes d'armes possédés par Keyril ou Everid perdraient nécessairement tout pouvoir terrifiant et la moitié de l'effet désiré serait perdu.
Sous son capuchon de bure, Isak Comandore transperça Hein Huss, du regard. " Vous avancez une présomption avec autant d'assurance que s'il s'agissait d'un fait établi. J'ai formulé Keyril avec suffisamment d'habileté et de métier pour qu'il puisse contrer n'importe quelle manifestation de vitesse.J'ai la conviction que Keyril est le plus fort et le plus terrifiant des démons. "
- " C'est possible" murmura Hein Huss d'une vois pensive. Il appela d'un geste un serviteur et lui donna des instruction.. L'homme réduisit légèrement l'éclairage de la salle.
- " Regardez, " dit Hein Huss. " Ceci est Dant. Il vient se joindre au banquet. "
Sur un des murs de la pièce. la silhouette vague du démon Dant se profila. C'était une monstrueuse créature faite d'éléments de métal articulé, rayée comme un tigre, avec quatre pattes puissantes et une tête noire massive qui semblait n'être que mâchoires.
- " Regardez" dit la voix  rauque d'Isak Comandore " Ceci est Keyril " Keyril était un monstre vaguement humanoïde, armé d'un coutelas. Dant aperçut Keyril. Ses horrifiantes mâchoires claquèrent, et il bondit en une attaque fulgurante.
Le combat fut un spectacle dantesque. Les deux démons se roulaient, se tordaient, griffaient se déchiraient mordaient l'écume à la bouche, au milieu de hurlements presque insoutenables . Soudain Dant fit un écart et se mit à tourner autour de Keyril â une vitesse étourdissante, de plus en plus vile. Au bout de quelques secondes il ne fut plus qu'une tache circulaire indistincte mais à l'éclat aveuglant, qui émettait une sorte de lamentation aiguë allant crescendo, Keyril frappa sauvagement autour de lui à grands coups de coutelas, puis il devint soudain blafard et son bras armé retomba sans force. La tâche lumineuse circulaire qui avait été Dant devint éblouissante puis explosa en un sauvage cri mental. Keyril disparut, et Isak Comandore s'affaissa sur la table en gémissant.
Hein Huss prit une profonde inspiration, essuya la sueur qui ruisselait sur son visage et regarda autour de lui avec une grimace de satisfaction. Toute l'assistance était figée, les yeux écarquillés, à l'exception de l'apprenti Sam Salazar dont le regard rencontra celui du Chef Sorcier et qui lui adressa un sourire éclatant.
- " Ainsi, "  grommela Huss que l'effort fourni faisait panteler, " tu te considères supérieur à l'illusion ; tu es assis et tu souris à ce qui est une des meilleures démonstrations de Hein Huss. "
- " Non, non ! "  s'exclama Sam Salazar "  Je ne suis pas irrespectueux envers vous. J'ai soif d'apprendre, aussi vous ai-je regardé plutôt que les démons. Que m'auraient-ils enseigné ? Rien. "
- " Ah ? "  dit Huss d'un ton radouci. . Et qu'as-tu appris en me  regardant ? "
- " Pratiquement rien, " dit Sam Salazar, " mais au moins je ne suis pas demeuré comme tous les autres, les yeux ronds comme un poisson. "
- " Me trouverais-tu quelque ressemblance avec un poisson ? " demanda Comandore d'une voix douce mais crépitante de colère.
- " La comparaison ne s'applique naturellement pas à vous, Sorcier Comandore, "  dit Sam Salazar.
- " Je te prie d'aller ,jusqu'à mon coffre, apprenti Salazar et de m'en ramener la figurine faite à ta ressemblance. Un des serviteurs m'apportera un bassin rempli d'eau, et nous nous amuserons un brin. Nous verrons si, grâce à tes connaissances en ichtyologie, tu es capable de respirer dans l'eau. Si tu ne sais pas... eh bien, tu suffoqueras.
- " Je préfère ne pas tenter l'expérience, Sorcier Comandore "  dit Sam Salazar " En fait, avec votre permission, j'aimerais quitter votre service. "
Comandore fit un geste à l'adresse d'un de ses assistants. " Allez me chercher le simulacre de Salazar. Puisqu'il n'est plus mon apprenti, rien ne s'oppose à ce qu 'il suffoque. "
- " Ne tourmentez pas ce garçon, Comandore, " intervint Huss d'un ton bourru. " II est naïf et un peu simplet. Nous avons gagné une grande bataille .Que rien ne vienne ternir notre victoire. "
- " Vous ne m'enlèverez pas de l'idée qu'il est grandement temps de discipliner cet individu arrogant " dît coléreusement Isak Comandore.
- " Chef Sorcier Huss, " dit Sam Salazar, " puisque je suis maintenant relevé de mes fonctions auprès du Sorcier Comandore peut-être consentirez-vous à me prendre à votre service ? "
Hein Huss émit un bruit qui exprimait son dégoût. " Tu ne seras jamais bon à rien. ."
- " II existe de nombreux futurs possibles, Chef Sorcier Hein Huss, vous l'avez dit vous-même. . Qui sait, dans l'un ou l'autre de ces futurs, peut-être suis-je bon à quelque chose. "
Hein Hus, posa sur Sam Salazar le regard de ses yeux limpides. " Oui, II y a plusieurs futurs possibles. Je pense qu'ici, ce soir, se trouvent accumulés toute la richesse et toute la puissance de la sorcellerie ; je pense aussi que jamais plus l'on ne reverra une telle somme de pouvoirs et de talents réunis autour d'une même table, Nous mourrons tous l'un après l'autre et il n'y aura personne pour assurer la relève... Oui, Sam Salazar, je te prends comme apprenti. Isak Comandore, entendez-vous? Ce jeune homme appartient dorénavant à ma suite. "
- "J'ai droit à une compensation, " grommela Comandore.
- "Vous convoitez depuis longtemps le simulacre de Tharon Faide que je possède, le seul qui existe. Je vous le donne. ."
- " Ah ! " s'exclama Isak Comandore en sautant sur ses pieds. " Hein Huss, je vous salue. Vous êtes un homme généreux. J'accepte et je vous remercie ." Hein Huss fit un signe à Sam Salazar. " Va chercher tes affaires et transporte-les dans mon chariot Et que je ne te revoie pas ce soir. Tu me fatigues."
Sam Salazar s'inclina avec une grande dignité et quitta la pièce. Le banquet se poursuivit, mais maintenant un peu de mélancolie flottait sur les convives. Bientôt Lord Faide donna le signal d'aller se coucher, car le départ était fixé à l'aube.

La suite ....


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