Les Faiseurs de miracles 4e Partie |
|
7
Les troupes victorieuses se rassemblèrent sur le glacis, devant l'entrée
de Ballant Keep. Afin que le droit de libre accès ne lui fût plus
jamais dénié, Lard Faide ordonna que les grandes portes soient
arrachées de leurs gonds. Mais il s'avéra qu'après seize
siècles les charnières étaient encore à l'épreuve
de la force développée par cent chevaux, et les portes demeurèrent
en place.
Lord Faide accepta le fait avec bonne grâce et fit ses adieux à
son cousin Renfroy, qu'il avait nommé bailli de Ballant Keep, Il grimpa
dans son char, s'installa aux commandes et manoeuvra le levier de démarrage.
Le mécanisme moteur gronda et le véhicule s'ébranla. Derrière
les chevaliers se mirent en marche, suivis des hommes d'armes et des fourgons
à bagages chargés de butin, Les chariots des sorciers fermaient
la marche.
La colonne avance durant trois heures sur la mousse des dunes. Ballant Keep
s'amenuisa lentement puis disparut aux regards derrière une ondulation
de terrain. Devant, Wildwood Nord et Wildwood Sud apparurent, longue bande sombre
s'étirant sur presque tout l'horizon de l'ouest. Là où
s'était trouvé naguère le passage entre les deux forets,
la nouvelle plantation du Premier Peuple se profilait, longue tache plus basse
et d'une teinte plus claire.
A deux milles de l'orée de la forêt, Lord Faide ordonna une halte
et rassembla ses chevaliers. Hein Huss descendit lourdement de son chariot et
s'approcha également.
- " Dans l'éventualité ou vous rencontreriez une résistance,
" dit Lord Faide aux chevaliers, " résistez à la tentation
de pénétrer dans la forêt. Demeurez avec la colonne. Et
soyez sans cesse sur vos gardes à cause des traquenards."
- " Voulez-vous que je parlemente à nouveau avec le Premier Peuple
? " demanda Hein Huss.
-" Non, " dit Lord Faide d'un ton catégorique. " Il est
ridicule que je demande à ces sauvages la permission de circuler sur
mon propre territoire- Nous emprunterons le chemin que nous avons pris à
l'aller. S'ils interviennent, alors tant pis pour eux. "
- "C'est de l'imprudence et de la témérité. "
dit Hein Huss avec sa franchise habituelle.
Lord Faide abaissa son regard vers lui, les sourcils haussés. "Que
pensez-vous qu'ils puissent nous faire, si nous déjouons leurs pièges
? Projeter de l'écume sur nous ? "
- "Ce n'est pas mon rôle que de conseiller ou d'avertir, dit Hein
Huss "Cependant, je me permettrai de faire remarquer que les autochtones
manifestent une confiance en eux qui n'est certainement pas l'effet d'une déraison
consciente ; en outre, ils sont armés de tubes qui ressemblent à
des sarbacanes , ce qui implique des projectiles. "
Lord Faide hocha la tête. " Sans doute, mais les chevaliers sont
protégés par leurs armures et les soldats ont des boucliers. Ce
n'est pas à moi, Lord Faide de Faide Keep, à obéir aux
caprices du Premier Peuple ; c'est aux sauvages qu'il incombe de se plier à
mes décisions. Je désire que ceci soit parfaitement compris. Et
tant pis si ça sous-entend une douzaine ou plus de cadavres d'indigènes.
"
- " Etant donné que je ne suis pas un combattant, " observa
Hein Huss. " Je me tiendrai à l'arrière et je ne m'engagerai
dans la nouvelle plantation que lorsque le chemin sera sûr ."
-"A votre guise. " Lord Faide rabattit la visière de
son casque. " En avant ! "
La colonne s'ébranla en direction de la forêt, en suivant le chemin
qu'elle avait emprunté à l'aller et qui louvoyait entre les dunes
sans présenter de difficultés particulières. Lord Faide
avançait en tète, flanqué de son frère Gethwin Faide
et de son cousin Mauve Dermont-Faide.
La colonne se rapprocha d'un demi mile , puis en franchit un autre. La forêt
ne se trouvait plus qu'à un mile de distance. Le grand soleil était
au zénith et inondait de lumière et de chaleur les épaules
des soldats. L'air était chargé de la senteur onctueuse des arbres
à épines et de l'odeur douceâtre des arbres à goudron.
La colonne avait légèrement ralenti l'allure et les seuls bruits
perceptibles étaient le cliquetis des armures, le frottement des sandales
sur la mousse et le grincement et le craquement des roues des vêhicules.
Lord Faide se redressa dans son char, épiant le moindre signe de manifestation
hostile. Lorsque la colonne ne fut plus qu'à un demi. mile de la nouvelle
plantation, les silhouettes de quelques indigènes, qui attendaient dans
l'ombre des arbres à l'orée de la forêt, devinrent visibles
. Lord Faide les ignora et continua d'avancer.
Le demi mile se réduisit à un quart de mile. Au moment précis
ou Lord Faide se retournait pour ordonner au détachement de se mettre
en ligne de file, un trou s'ouvrit dans la mousse et son frère Getitwin
disparut à ses regards. Il y eut un cliquetis métallique, un choc
sourd et le hennissement de douleur du cheval empalé. Gethwin poussa
un hurlement sauvage lorsque le cheval se mit à ruer, l'écrasant
sur les épines aigues dont le piège était garni. Mauve
Dermont-Faide qui chevauchait près de Gethwln. ne pût contrôler
sa propre monture qui bondit sur le côté de la fosse et trébucha
dans un piège à ressort. De la mousse jaillit un mince tronc d'arbre
équipé d'épines longues de trente centimètres, dont
l'extrémité fouetta l'air avec la vivacité d'une queue
de scorpion. Les épines transpercèrent l'armure de Mauve Dermont-Faide,
lui trouant la poitrine ; puis le piège, en se détendant, l'arracha
de sa selle et le maintint suspendu en l`air, se débattant et hurlant,
après avoir heurté au passagel'avant du char qui s'inclina dangereusement
avec un gémissement de son mécanisme moteur, Lord Faide dut se
cramponner au pare- brise afin d'éviter d'être jeté au sol.
La colonne s'immobilisa . Plusieurs soldats se précipitèrent vers
l'excavation afin d'en extraire Gethwin Faide, mais il gisait mort six mètres
en contrebas, écrasé sous son cheval. D'autres soldats dégagèrent
Mauve Dermont-Faide du piége à ressort,mais lui aussi avait cessé
de vivre.
Une bouffée soudaine de rage empourpra Lord Faide, qui se tourna vers
la forêt. Il regarde haineusement les indigènes qui se tenaient
immobiles et silencieux sous le couvert des arbres, puis fit un signe à
l'adresse de Bernard, le Sergent des hommes d'armes.
"Deux hommes marcheront on tête de la colonne et sonderont la mousse
avec leurs lances. Que les autres arment leurs arcs et leurs arbalètes.
A mon signal, vous criblerez ces démons de flèches. "
Deux soldats armés de lances remontèrent le long de la colonne
et vinrent se placer devant 1e char. Lord Faide reprit sa place aux commandes
du véhicule et leva les bras "En avant ! "
La colonne s'ébranla. Chaque homme, l'arme haute, épiait les environs,
prêt à toute éventualité . Presque aussitôt
les lances des deux soldats se rompirent en déclenchant un piège
à orties, une fosse remplie de feuilles dentelées dont l'extrémité
comportait une poche à acide . Ils délimitèrent soigneusement
l'emplacement du traquenard mortel et toute la colonne le contourna, chaque
homme marchant dans les pas de celui qui le précédait.
De chaque côté du char de Lord Faide chevauchaient maintenant ses
deux neveux, Scolford et Edwin.
- " Ces pièges, " leur dit il d'une voix rude et tendue,
" ont été creusés depuis notre dernier passage . C'est
un acte de pure méchanceté. . "
- " Comment expliquer alors qu'ils nous aient guidés à
l'aller ? "
Lord Faide eut un sourire amer. " Ils espéraient alors que nous
serions tous tués au cours de l'attaque de Ballant Keep . Nous les avons
déçus. "
- " Regardez., ils portent des tunes, " dit Edwin . " Ce
.sont sans doute des sarbacanes . "
- " Je ne le pense pas, " répondit Scolford. " Avec
quoi souffléraient-ils? Certainement pas avec leurs ouïes, et encore
moins avec leurs évents. "
- " Nous ne tarderons certainement pas à être fixés
sur ce point, " dit Lord Faide. Il se dressa sur son siège
et cria à l'arrière
-" Tenez vos armes prêtes ! "
Archers et arbalétriers redoublèrent d'attention, prêts
à décocher leurs projectiles. La colonne ralentit encore
l'allure. Les hommes de tête se trouvaient maintenant à moins
de cent mètres de la nouvelle plantation. Les silhouette blanches des
autochtones se déplaçaient maintenant derrière les jeunes
arbres d'une manière qui suggérait l'inquiétude. Plusieurs
d'entre eux levèrent leurs tubes le long desquels ils parurent regarder.
Un des tubes était pointé sur Lord Paire. II vit un petit objet
noir s'en détacher, puis s'élancer en avant en prenant graduellement
de la vitesse. II entendit en même temps un bourdonnement qui s'enfla
avant de se muer en une sorte de grincement cliquetant.
Lord Faide plongea derrière le pare-brise du char. Brutalement arrêté
dans sa course, le projectile heurta l'épais panneau de verre avec le
bruit d'une pierre lancée puis tomba sur le pont avant du véhicule.
C'était un insecte noir ressemblant à une grosse guêpe,
dont le dard brisé laissa échapper un liquide ocre. Ses ailes
cornées battant faiblement, il regardait Lord Farde avec ses yeux noirs
protubérants. Lord Faide se pencha et écrasa la créature
avec son poing ganté de ter.
Derrière lui d'autres guêpes frappaient les chevaliers et les soldats.
Corex Faide-Battaro en reçut une dans l'œil par l'interstice de la visière
de son casque mais les armures des chevaliers s'avérèrent être
un moyen de protection efficace. Par contre, les soldats étaient presque
désarmés en face de ce genre d'attaque ; sous l'impact, les guêpes
s'enterraient à demi dans leur chair. Les soldats hurlaient de douleur,
arrachaient les insectes et comprimaient leurs blessures avec leurs mains. Corex
Faide-Battaro dégringola de son cheval en hurlant et se précipita
aveuglément vers la forêt. Après quinze mètres d'une
course toile, il disparut dans une trappe. Les soldate atteints par les guêpes
commencèrent par se plier en deux et à tomber sur la mousse, puis,
au bout de quelques secondes d'immobilité , ils bondirent sur leurs pieds
et se livrèrent à de sauvages culbutes en tous sens, l'écume
aux lèvres.
A
l'orée de la forêt, les indigènes levèrent à
nouveau leurs tubes. Lord Faide ordonna : " Criblez les de flèches
! Tirez ! Tirez sans interruption sur ces sauvages ! "
Ares et arbalètes se détendirent, et des douzaines de flèches
et de carreaux trouèrent la chair blanche des autochtones. Quelques-uns
d'entre eux chancelèrent et s'écartèrent en titubant ;
les autres arrachèrent tranquillement les projectiles et les jetèrent
sur le sol, ou plus simplement les ignorèrent. Fouillant dans de petits
sacs qu'ils portaient à la ceinture, ils y prirent des capsules et les
insérèrent au bout de leurs tubes.
" Attention aux guêpes ! " cria Lord Faide. " Protégez-vous
à l'aide de vos boucliers ! Ces bêtes abominables s'y écraseront
! "
L'air s'emplit du grincement des ailes cornées. De nombreux soldats retrouvèrent
assez de présence d'esprit pour suivre les instructions de Lord Faide,
et parvinrent à arrêter efficacement les insectes. Les autres,
saisis par la panique, reculèrent en essayant dérisoirement de
se protéger avec leurs mains. Vol après vol, les guêpes
foncèrent, et la colonne ne fut plus bientôt qu'un enchevêtrement
confus d'hommes bondissant et se débattant.
" Les fantassins, battez en retraite ! " cria furieusement Lord Faille.
" Reculez ! Les chevaliers, à moi ! "
Les hommes d'armes refluèrent le long de la piste, cherchant refuge derrière
les fourgons à bagages abandonnant sur la mousse un tiers de leur effectif.
D'une voix de stentor, Lord Faide cria à ses chevaliers : " Pied
à terre ! Tous derrière moi ! Protégez vos yeux ! Suivez
mon char en ligne de file ! Edwin, prenez place près de moi et sondez
la mousse avec votre lance. Les pièges cessent à la lisière
de la forêt. Une fois que nous l'aurons atteinte, attaquez immédiatement
! "
Les chevaliers se formèrent en ligne de file derrière le char.
Lord Faide mit en marche lente tandis que son parent Edwin éprouvait
Ia mousse sur l'avant du véhicule. Les indigènes propulsèrent
une douzaine de guêpes supplémentaires qui vinrent s'écraser
vainement contre le métal des armures, puis ils cessèrent soudain
toute activité. Impassibles, ils regardèrent la colonne de chevaliers
qui approchait de l'orée de la nouvelle plantation.
La lance d'Edwin découvrit une trappe, et la colonne obliqua. Un autre
piège et elle obliqua de quelques degrés supplémentaires.
Une trappe à droite, puis une autre à gauche. Le seul chemin praticable
conduisait directement vers un point situé à la limite de la forêt
et de la nouvelle plantation, droit sur un arbre immense aux branches énormes
qui surplombait tous ses congénères. Encore vingt mètres
... Encore quinze mètres... Lord Faide leva son épée.
" Préparez-vous à charger ! Tuez jusqu'à ce que vos
bras vous fassent mal ! "
Un énorme craquement lui répondit. Les branches de l'arbre géant
frémirent et le tronc gigantesque commença à s'incliner.
Paralysés d'effroi, les chevaliers le regardèrent durant une seconde,
les yeux exorbités, puis ils tentèrent furieusement de s'abriter
tri reculant ou en se jetant sur les côtés. Des trappes s'ouvrirent
et plusieurs d'entre eux s'empalèrent sur des pieux aigus. Dans un bruit
terrifiant l'arbre toucha le sol, écrasant comme des août les corps
en armure. D'un peu partout s'élevèrent des cris d'agonie, des
râles, des plaintes et des gémissements.
Lord Faide avait eu la présence d'esprit de s'abriter derrière
le tableau de bord de son char, mais une branche, en atteignant le véhicule,
l'avait collé à 1, mousse. Le mécanisme moteur grondait
et le premier acte instinctif de Lord Faide fut de le couper. Puis il se redressa
et se dégagea avec peine de la masse du feuillage. Il se trouva nez à
nez avec une face livide, et il écrasa furieusement sous son poing un
oeil protubérant à facettes. Tout autour de lui des chevaliers
écartaient les branchages afin de se libérer. Un tiers d'entre
eux avaient été victimes de pièges ou écrasés
par l'arbre.
Les autochtones s'approchèrent lentement des survivants, aimés
d'énormes épines aussi longues que des épées, mais
Lord Faide savait qu'il aurait la supériorité dans on combat au
corps à corps Avec un sifflement vindicatif, il bondit au milieu d'eux,
brandissant son épée à deux mains comme s'il était
possédé par un démon. Les chevaliers se précipitèrent
derrière lui et bientôt des têtes et des membres d'autochtone
jonchèrent la mousse. Les indigènes reflué. rent vers la
forêt, lentement et imperturbablement, sans manifester la moindre excitation.
A regret, Lord Faide ordonna la cessation du combat et rappela ses chevaliers.
" Plusieurs de ceux qui ont été les victimes de l'arbre et
des pièges ne sont que blessés. Nous devons les secourir.
Les branches qui maintenaient les chevaliers prisonniers furent coupées,
et les blessés furent extraits du feuillage. Pour nombre d'entre eux
la mousse épaisse avait amorti le choc au moment de la chute de l'arbre.
Six chevaliers étaient morts et quatre autres blessés mortellement.
Charitablement, Lord Faide leur administra le coup de grâce. Dix minutes
plus tard, plusieurs chevaliers unissant leurs forces réussirent à
libérer le char de Lord Faide de sa prison végé tale, sous
le regard sans curiosité des indigènes massés dans la forêt.
Les chevaliers Initiaient de passer à nouveau à l'attaque, mais
Lord Faide ordonna la retraite. La petite troupe rejoignit sans encombre l'emplacement
où s'étaient arrêtés les fourgons et les chariots.
Lord Faide ordonna une inspection des troupes. Le détachement qui avait
quitté Faide Keep quelques jours auparavant avait perdu plus ci un tiers
de son effectif. Lord Faide secoua furieusement la tête. II était
irritant de constater avec quelle facilité il avait été
dirigé vers un piège.
Tournant les talons, il se dirigea à grandes enjambées vers les
chariots des sorciers, à l'arrière du camp. Les sorciers, assis
autour d'un petit feu, étaient occupés à prendre le thé.
- "Lequel d'entre vous est capable d'ensorceler cette vermine blanche de
la forêt ? Je veux que ces sauvages meurent tous, abattus par les maux
les plus épouvantables que vous pourrez imaginer. "
Les sorciers continuèrent à siroter leur thé au milieu
du silence général.
" Eh bien ? . demanda Lord Faide. " Vous n'avez pas de réponse
à me donner ? Est-ce que je me fais mal comprendre ? "
Hein Huss s'éclaircit la gorge et cracha dans les flammes. . Nous comprenons
parfaitement. Malheureusement, il ne nous est pas possible d'ensorceler le Premier
Peuple. "
- "Pourquoi cela ? "
- " Pour des raisons d'ordre technique. "
Lord Faide connaissait la futilité de toute argumentation. .
"Devons-nous rentrer à Faide Keep en contournant honteusement la
forêt ? Si vous n'êtes pas capable d'ensorceler les sauvages, alors
sortez vos masques de démons et faites que je sois possédé.
Je marcherai seul sur la forêt et ouvrirai un chemin à la pointe
de l'épée. "
- " Ce n'est pas à moi de suggérer la tactique à employer,
" grommela Hein Huss.
- " Parlez ! " ordonna Lord Faide. " Je vous écoute. "
- " Quelqu'un m'a fait une suggestion, et je vous la transmets. Ni mes
collègues sorciers ni moi-même ne nous y associons, car elle repose
sur les principes physiques les plus grossiers. "
- " Quelle est cette suggestion?. demanda Lord Faide avec impatience.
- " Vous vous souvenez qu'au moment de l'attaque de Ballant Keep, un de
mes apprentis a manœuvré inconsidérément les commandes
de votre char. "
- " Oui, et je veillerai à ce qu'il reçoive la correction
qu'il mérite. "
- " A la suite de ses manoeuvres intempestives, le char s'est élevé
haut dans les airs. La suggestion est celle-ci : nous pourrions transporter
dans le char toute la réserve d'huile que nous avons dans les fourgons,
et ensuite envoyer le véhicule en l'air et lui taire franchir la lisière
de la nouvelle plantation. Au moment approprié, l'occupant du char viderait
l'huile sur les arbres et lancerait au milieu une torche enflammée. La
forêt brûlerait. Le Premier Peuple serait pour le moins déconcerté,
et je suppose qu'un certain nombre d'indigènes périraient dans
les flammes. "
Lord Faide fit claquer ses mains l'une contre l'autre, " Excellent
! Exécution immédiate! " il appela une douzaine
de soldats et leur donna ses ordres. Quatre tonnelets d'huile de table, trois
seaux de poix et six dames-jeannes d'alcool furent amenés des fourgons
et hissés dans le char. Le mécanisme moteur grinça et protesta,
et le véhicule s'affaissa presque à toucher la mousse.
Lord Faide secoua tristement la tête. " C'est une rude mission
pour une relique d'un tel prix, mais le but est noble. Maintenant, où
est cet apprenti ? II faut qu'il m'indique quels sont les leviers et les boutons
qu'il a manoeuvrés. "
- " Je suggère que ce soit Sam Salazar qui pilote le char,
" dit Hein Huss.
Lord Faide tourna la tête et regarda le jeune apprenti à la figure
ronde et affable. " Ce dont nous avons besoin, c'est d'un homme capable,
au jugement sain. Je me demande s'il est judicieux de lui confier cette mission.
"
- " A mon sens, oui, " dit Hein Huss. " Et à
propos, je vous signale que l'idée de cette manoeuvre vient de lui. "
- " Très bien. Alors, monte, apprenti. Et traite mon char
avec le respect qui lui est dû. Le vent souffle dans la direction de la
forêt. Mets le feu aux premiers arbres, et il se propagera vers l'intérieur.
La torche? Où est la torche?"
La torche fut apportée et assujettie au flanc du véhicule.
- " Une chose encore, " dit Sam Salazar, " j'aimerais
que quelque obligeant chevalier me prête son armure, de manière
que je puisse me protéger des guêpes.Autrement ... "
-" Une armure ! " tonna Lord Faide. " Qu'on apporte une armure
! "
Sam Salazar s'équipa, puis abaissa la visière de son casque et
grimpa dans le char. II s'assit, regarda attentivement les boutons et les leviers
dont le tableau de bord était truffé. En vérité,
il ne se rappelait pas exactement ceux qu'il avait manipulés la
veille. Il réfléchit, tendit le bras, poussa, tourna, tira. Le
mécanisme moteur rugit et grinça follement. Le char trouait et
commença à s'élever paresseusement. II atteignit dix mètres
d'altitude, puis vingt, puis trente, puis cinquante. Le vent le saisit et il
se mit à dériver lentement vers la forêt. A l'orée
de la nouvelle plantation, les indigènes regardaient. Plusieurs d'entre
eux levèrent leur tube et en ouvrirent l'obturateur. Depuis le camp de
Lord Faide, on vit les guêpes s'élever et s'écraser contre
l'armure de Sam Salazar.
Le char franchit les premières rangées d'arbres et Sam Salazar
entreprit de déverser l'huile par-dessus bord. En bas, les autochtones
se mirent à s'agiter d'une manière désordonnée.
Sam Salazar s'aperçut que le vent poussait le char trop loin à
l'intérieur de la forêt; après avoir tripoté plusieurs
contrôles, il réussit à lui faire faire demi-tour. II déversa
l'huile des deux derniers tonnelets puis jeta les récipients vides par-dessus
bord. II vida ensuite les trois seaux de poix puis, imbibant un chiffon d'alcool,
il l'alluma à la torche et le laissa tomber sur les arbres. II déversa
immédiatement à la suite le contenu de deux des danses-jeannes
d'alcool.
Le chiffon enflammé toucha les branchages qui s'enflammèrent aussitôt.
La flamme grandit et courut à travers le feuillage avec des craquements.
Le char avait alors atteint une altitude de cent cinquante mètres. Sam
Salazar vida ce qui restait d'alcool et jeta les dames-jeannes vides, puis il
guida le char vers le camp en manoeuvrant fébrilement les contrôles.
Après une série de légers piqués et de balancement
latéraux, le véhicule se posa sans heurts sur la mousse.
Lord Faide courut vers Sam Salazar et lui administra une formidable claque entre
les deux épaules. " Excellent travail ! La forêt brûle
comme de l'amadou ! "
Les hommes de Faide Keep s'approchèrent et regardèrent les
flammes et la fumée qui s'élevaient trés haut dans le ciel.
Les indigènes reculaient hors de portée des flammes et de la chaleur
en agitant les bras. En même temps qu'ils couraient une écume d'une
couleur pourpre particulière s'échappait de leurs évents
par petites bouffées apparemment inutile, comme s'il s'agissait d'une
expulsion accidentelle produite par l'excitation. Les flammes, après
avoir ravagé les premières rangées d'arbres de la forêt,
atteignirent la nouvelle plantation, ronflant à travers les branchages.
" Préparez-vous au départ ! " ordonna Lord Faide. "
Nous passerons immédiatement derrière les flammes, avant le retour
des indigènes. "
En retrait à l'intérieur de la foret, perchés sur
des arbres, les autochtones projetaient de grands flots d'écume dans
l'intention évidente de bâtir un rempart protecteur contre le feu.
Les flammes atteignaient déiste centre de la nouvelle plantation, laissant
derrière elles une large bande de jeunes arbres calcinés.
" En avant I Vite ! "
La colonne s'ébranla . Toussant au milieu de la fumée, les yeux
larmoyants, chevaliers et hommes d'armes se faufilèrent entre les jeunes
arbres coeur en flammes et atteignirent sans encombre les dunes situées
à la lisière ouest de la nouvelle plantation.
Parvenue en terrain découvert, la colonne ralentit et deux hommes armés
de lances vinrent se placer en tête, sondant la mousse afin de dépister
les traquenards. Lord Faide s'engagea dans leur sillage aux commandes de son
char. Derrière lui venaient les chevaliers puis les hommes d'armes, suivis
des fourgons à bagages. Les chariots des sorciers fermaient la marche.
Un choc sourd, un craquement, un bruit sec. D'un piège dissimulé
sous la mousse,une énorme épine jaillit en tournoyant. Les deux
soldats s'aplatirent vivement sur le sol et l'épine mortelle disparut
en ronflant aprés avoir frôlé au passage le visage de Lord
Faide. Presque aussitôt un cri s'éleva à l'arrière
de la colonne : " Ils nous poursuivent ! Les indigènes nous ont
pris en chasse ! "
Lord Faide se retourna pour observer la nouvelle menace. Un groupe d'autochtones,
fort de deux cents unités au moins, émergeait de la forêt.
Ils avancaient en troupe compacte, sans hâte. Certains tenaient à
la main des tubes à guêpes, les autres étaient armés
de longues épines.
Lord Faide promena son regard vers l'avant. Encore cent mètres et le
détachement serait en sécurité sur un sol exempt de pièges,
ou il pourrait se déployer et manoeuvrer. " En avant ! "
cria-t-il.
La colonne se remit en marche, les fourgons à bagages et les chariots
des sorciers serrant de très près l'arrière-garde des soldats.
Les indigènes les suivirent à distance de leur pas tranquille.
Lorsqu'il jugea avoir atteint la zone des dunes non piégée Lord
Faide ordonna : " Vite ! Déployez les véhicules ! Ne perdez
pas de temps ! "
Les soldats n'avaient pas besoin d'être exhortés. Ils se précipitérent
vers les véhicules cahotants et entreprirent de les disposer sur deux
lignes parallèles approchées. Les soldats s'insérèrent
entre les deux rangées de véhicules et les chevaux furent placés
à l'arrière à l'abri des guêpes. Les chevaliers démontés
s'alignèrent devant le premier rang de fourgons et de chariots. Ils regardèrent
les formes blanches qui s'avançaient nonchalamment, les mains serrées
sur leurs tubes à guêpes ou sur leurs épines. Des traces
d'écume pourpre subsistaient aux lèvres de leurs évents
latéraux.
Lord Faide marcha à grandes enjambées sur le front des chevaliers.
. Tirez vos épées. Laissez-les approcher aussi près que
possible, puis chargez. "
II s'engagea entre les deux rangées de véhicules et s'adressa
aux soldats. " Placez-vous aux interstices. Choisissez chacun une cible.
Prêts ?... Tirez ! "
Une volée de flèches s'élança en avant et les projectiles
s'enfoncèrent dans les corps livides des indigènes. Avec leurs
doigts en forme de ciseaux, ils les arrachèrent et les jetèrent
sur la mousse sans paraitre le moins du monde incommodés. Seuls deux
ou trois d'entre eux montrèrent des signes de malaise et s'écartèrent
du groupe en titubant. Ceux qui étaient armés de tubes levèrent
leurs armes et en retirèrent les obturateurs. Une nuée d'insectes
en jaillit et fonça en grinçant vers la ligne des chevaliers.
Les corps noirs percutèrent les armures et tombèrent sur le sol
où les chevaliers les écrasèrent sous leurs semelles.
Les soldats remirent leurs arcs et leurs arbalètes sous tension et propulsèrent
une autre volée de traits, blessant plusieurs indigènes.
La troupe des attaquants, adoptant une nouvelle tactique, se développa
sur une longue ligne avec l'intention évidente d'encercler Lord Faide
et ses troupes. Lord Faide fit aussitôt passer la moitié de ses
chevaliers à l'arrière des véhicules.
Les ailes des assaillants se rejoignirent, et le cercle commença à
se resserrer. Lord Faide ordonna une charge. Les chevaliers bondirent, l'épée
haute. Les indigènes firent encore deux pas en avant puis ils s'immobilisèrent.
Dans leur dos, les soufflets de chair se gonflèrent et se mirent à
pulser, et des flots d'écume blanche jaillirent de leurs évents.
Une masse de mousse s'éleva bientôt devant eux. Les chevaliers
hésitèrent puis s'arrêtèrent, frappant d'estoc et
de taille dans l'écume mais ne trouvant que le vide sous leurs coups.
La masse de mousse continua à s'enfler et à repousser les chevaliers
vers les fourgons et les chariots. Ils se retournèrent interrogativement
vers Lord Faide.
Lord Faide brandit son épée. " Traversez l'écume
! Vite ! "
Tenant son arme à deux mains, il plongea dans la masse blanche. II heurta
quelque chose qu'il sabra aveuglément, puis continua d'avancer. Presque
aussitôt, il sentit qu'on lui saisissait la jambe. Déséquilibré,
il tomba avec un choc à lui briser la colonne vertébrale tandis
que la pointe d'une épine fouillait son armure à la recherche
d'un endroit où s'enfoncer. Sauvagement, il se redressa sur les mains
et sur les genoux et se précipita en avant comme un aveugle. D'énormes
mains l'agrippèrent et un poids s'abattit sur ses épaules. La
mousse obstruait la visière de son casque et sa respiration devint difficile.
Bientôt, il se mit à suffoquer. II se redressa en chancelant et,
dans un effort désespéré, plongea vers l'air libre, entraînant
les deux indigènes accrochés à lui II avait perdu son épée
dans la bataille mais il réussit à dégainer sa dague. Les
deux indigènes le lachèrent et refluèrent vers la mousse
dans laquelle ils s'engloutirent.
Lord Faide regarda les flots d'écume qui atteignaient une hauteur considérable.
De l'intérieur parvenaient les bruits du combat. Quelques-uns de ses
chevaliers émergèrent à ses côtés à
l'air libre. D'autres engloutis dans la masse blanche, appelaient à l'aide.
Lord Faide cria : " Plongez dans l'écume ! Ces démons
sont en train de massacrer vos camarades ! Traversez et repliezvous vers le
centre ! "
II prit une profonde respiration puis, serrant sa dague, il plongea à
nouveau dans la mousse. Plusieurs silhouettes confuses se précipitèrent
vers lui. Cognant avec ses poings, taillant avec sa dague, trébuchant
dans une masse de tissus vivants, il se fraya un chemin vers les chariots. II
marcha à un certain moment sur du métal, se baissa, souleva une
jambe inerte bardée de fer qu'il laissa retomber avec un juron de rage.
Les indigènes étaient dans son dos et une autre épine-épée
fouillait son armure. II se jeta en avant et une fois de plus émergea
à l'air libre.
La majeure partie de ses chevaliers avaient réussi à rejoindre
le centre. Lord Faide leur cria : " Tous à cheval ! "
Abandonnant son char, il bondit lui-même sur une selle. La masse
d'écume bouillonnait et se resserrait de plus en plus. Lord Faide agita
le bras. " En avant ! Au galop ! Les chariots et les fourgons, suivez-nous
! II faut traverser cette saleté ! "
Les chevaliers chargèrent, jetant leurs chevaux effrayés dans
la masse d'écume mouvante. Durant de mortelles secondes, ils galopèrent
au milieu d'un aveuglement blanc, avec la sensation de formes inhumaines qui
se mouvaient silencieusement autour d'eux. Puis, à nouveau, ce fut l'air
libre. Les véhicules apparurent presque aussitôt, suivis des soldats
qui s'étaient engouffrés dans le tunnel créé devant
eux.
A deux cents mètres de l'énorme nuage blanc, Lord Faide immobilisa
sa monture et leva le bras. II fit demi-tour, montra le poing et le secoua avec
rage. " Mes chevaliers, mon char, mon honneur ! Je brûlerai vos forêts,
je vous refoulerai jusqu'à la mer et je vous exterminerai ! il n'y aura
pas de paix pour moi tant que vous n'aurez pas totalement disparu de cette planète
! "
II se tourna vers les survivants de son armée. " En route, . dit-il
d'une voix amère. " Nous avons été vaincus. Nous rentrons
à Faide Keep. "
Suite et fin....
en fichier texte : fmiracles_2.txt (
83 Ko)
en fichier Word : fmiracles_2.doc (123
Ko)

© Jack Vance , tous droits réservés
Accueil I Plan du site
I