Illustration d'Emsh , Astounding - 1958

 Les Faiseurs de miracles  
( traduction de Marcel Battin )
© Jack Vance , tous droits réservés 

4e Partie

 

 7

Les troupes victorieuses se rassemblèrent sur le glacis, devant l'entrée de Ballant Keep. Afin que le droit de libre accès ne lui fût plus jamais dénié, Lard Faide ordonna que les grandes portes soient arrachées de leurs gonds. Mais il s'avéra qu'après seize siècles les charnières étaient encore à l'épreuve de la force développée par cent chevaux, et les portes demeurèrent en place.
Lord Faide accepta le fait avec bonne grâce et fit ses adieux à son cousin Renfroy, qu'il avait nommé bailli de Ballant Keep, Il grimpa dans son char, s'installa aux commandes et manoeuvra le levier de démarrage. Le mécanisme moteur gronda et le véhicule s'ébranla. Derrière les chevaliers se mirent en marche, suivis des hommes d'armes et des fourgons à bagages chargés de butin, Les chariots des sorciers fermaient la marche.
La colonne avance durant trois heures sur la mousse des dunes. Ballant Keep s'amenuisa lentement puis disparut aux regards derrière une ondulation de terrain. Devant, Wildwood Nord et Wildwood Sud apparurent, longue bande sombre s'étirant sur presque tout l'horizon de l'ouest. Là où s'était trouvé naguère le passage entre les deux forets, la nouvelle plantation du Premier Peuple se profilait, longue tache plus basse et d'une teinte plus claire.
A deux milles de l'orée de la forêt, Lord Faide ordonna une halte et rassembla ses chevaliers. Hein Huss descendit lourdement de son chariot et s'approcha également.
- " Dans l'éventualité ou vous rencontreriez une résistance, " dit Lord Faide aux chevaliers, " résistez à la tentation de pénétrer dans la forêt. Demeurez avec la colonne. Et soyez sans cesse sur vos gardes à cause des traquenards."
- " Voulez-vous que je parlemente à nouveau avec le Premier Peuple ? " demanda Hein Huss.
-" Non, " dit Lord Faide d'un ton catégorique. " Il est ridicule que je demande à ces sauvages la permission de circuler sur mon propre territoire- Nous emprunterons le chemin que nous avons pris à l'aller. S'ils interviennent, alors tant pis pour eux. "
- "C'est de l'imprudence et de la témérité. "  dit Hein Huss avec sa franchise habituelle.
Lord Faide abaissa son regard vers lui, les sourcils haussés. "Que pensez-vous qu'ils puissent nous faire, si nous déjouons leurs pièges ? Projeter de l'écume sur nous ? "
- "Ce n'est pas mon rôle que de conseiller ou d'avertir, dit Hein Huss "Cependant, je me permettrai de faire remarquer que les autochtones manifestent une confiance en eux qui n'est certainement pas l'effet d'une déraison consciente ; en outre, ils sont armés de tubes qui ressemblent à des sarbacanes , ce qui implique des projectiles. "
Lord Faide hocha la tête. " Sans doute, mais les chevaliers sont protégés par leurs armures et les soldats ont des boucliers. Ce n'est pas à moi, Lord Faide de Faide Keep, à obéir aux caprices du Premier Peuple ; c'est aux sauvages qu'il incombe de se plier à mes décisions. Je désire que ceci soit parfaitement compris. Et tant pis si ça sous-entend une douzaine ou plus de cadavres d'indigènes. "
- " Etant donné que je ne suis pas un combattant, " observa Hein Huss. " Je me tiendrai à l'arrière et je ne m'engagerai dans la nouvelle plantation que lorsque le chemin sera sûr ."
-"A votre guise. "  Lord Faide rabattit la visière de son casque. "  En avant ! "
La colonne s'ébranla en direction de la forêt, en suivant le chemin qu'elle avait emprunté à l'aller et qui louvoyait entre les dunes sans présenter de difficultés particulières. Lord Faide avançait en tète, flanqué de son frère Gethwin Faide et de son cousin Mauve Dermont-Faide.
La colonne se rapprocha d'un demi mile , puis en franchit un autre. La forêt ne se trouvait plus qu'à un mile de distance. Le grand soleil était au zénith et inondait de lumière et de chaleur les épaules des soldats. L'air était chargé de la senteur onctueuse des arbres à épines et de l'odeur douceâtre des arbres à goudron. La colonne avait légèrement ralenti l'allure et les seuls bruits perceptibles étaient le cliquetis des armures, le frottement des sandales sur la mousse et le grincement et le craquement des roues des vêhicules.
Lord Faide se redressa dans son char, épiant le moindre signe de manifestation hostile. Lorsque la colonne ne fut plus qu'à un demi. mile de la nouvelle plantation, les silhouettes de quelques indigènes, qui attendaient dans l'ombre des arbres à l'orée de la forêt, devinrent visibles . Lord Faide les ignora et continua d'avancer.
Le demi mile se réduisit à un quart de mile. Au moment précis ou Lord Faide se retournait pour ordonner au détachement de se mettre en ligne de file, un trou s'ouvrit dans la mousse et son frère Getitwin disparut à ses regards. Il y eut un cliquetis métallique, un choc sourd et le hennissement de douleur du cheval empalé. Gethwin poussa un hurlement sauvage lorsque le cheval se mit à ruer, l'écrasant sur les épines aigues dont le piège était garni. Mauve Dermont-Faide qui chevauchait près de Gethwln. ne pût contrôler sa propre monture qui bondit sur le côté de la fosse et trébucha dans un piège à ressort. De la mousse jaillit un mince tronc d'arbre équipé d'épines longues de trente centimètres, dont l'extrémité fouetta l'air avec la vivacité d'une queue de scorpion. Les épines transpercèrent l'armure de Mauve Dermont-Faide, lui trouant la poitrine ; puis le piège, en se détendant, l'arracha de sa selle et le maintint suspendu en l`air, se débattant et hurlant, après avoir heurté au passagel'avant du char qui s'inclina dangereusement avec un gémissement de son mécanisme moteur, Lord Faide dut se cramponner au pare- brise afin d'éviter d'être jeté au sol.
La colonne s'immobilisa . Plusieurs soldats se précipitèrent vers l'excavation afin d'en extraire Gethwin Faide, mais il gisait mort six mètres en contrebas, écrasé sous son cheval. D'autres soldats dégagèrent Mauve Dermont-Faide du piége à ressort,mais lui aussi avait cessé de vivre.
Une bouffée soudaine de rage empourpra Lord Faide, qui se tourna vers la forêt. Il regarde haineusement les indigènes qui se tenaient immobiles et silencieux sous le couvert des arbres, puis fit un signe à l'adresse de Bernard, le Sergent des hommes d'armes.
"Deux hommes marcheront on tête de la colonne et sonderont la mousse avec leurs lances. Que les autres arment leurs arcs et leurs arbalètes. A mon signal, vous criblerez ces démons de flèches. "
Deux soldats armés de lances remontèrent le long de la colonne et vinrent se placer devant 1e char. Lord Faide reprit sa place aux commandes du véhicule et leva les bras "En avant ! "
La colonne s'ébranla. Chaque homme, l'arme haute, épiait les environs, prêt à toute éventualité . Presque  aussitôt les lances des deux soldats se rompirent en déclenchant un piège à orties, une fosse remplie de feuilles dentelées dont l'extrémité comportait une poche à acide .  Ils délimitèrent soigneusement l'emplacement du traquenard mortel et toute la colonne le contourna, chaque homme marchant dans les pas de celui qui le précédait.
De chaque côté du char de Lord Faide chevauchaient maintenant ses deux neveux, Scolford et Edwin.
- " Ces pièges, "  leur dit il d'une voix rude et tendue, " ont été creusés depuis notre dernier passage . C'est un acte de pure méchanceté. . "
- "  Comment expliquer alors qu'ils nous aient guidés à l'aller ? "
Lord Faide eut un sourire amer. " Ils espéraient alors que nous serions tous tués au cours de l'attaque de Ballant Keep . Nous les avons déçus. "
- " Regardez., ils portent des tunes, " dit Edwin . "  Ce .sont sans doute des sarbacanes . "
- " Je ne le pense pas, "  répondit Scolford. "  Avec quoi souffléraient-ils? Certainement pas avec leurs ouïes, et encore moins avec leurs évents. "
- "  Nous ne tarderons certainement pas à être fixés sur ce point, " dit Lord Faide. Il se dressa sur  son siège et cria à l'arrière
-" Tenez vos armes prêtes ! "
Archers et arbalétriers redoublèrent d'attention, prêts à décocher leurs projectiles. La colonne ralentit  encore l'allure. Les hommes de tête  se trouvaient maintenant à moins de cent mètres de la nouvelle plantation. Les silhouette blanches des autochtones se déplaçaient maintenant derrière les jeunes arbres d'une manière qui suggérait l'inquiétude. Plusieurs d'entre eux levèrent leurs tubes le long desquels ils parurent regarder.
Un des tubes était pointé sur Lord Paire. II vit un petit objet noir s'en détacher, puis s'élancer en avant en prenant graduellement de la vitesse. II entendit en même temps un bourdonnement qui s'enfla avant de se muer en une sorte de grincement cliquetant.
Lord Faide plongea derrière le pare-brise du char. Brutalement arrêté dans sa course, le projectile heurta l'épais panneau de verre avec le bruit d'une pierre lancée puis tomba sur le pont avant du véhicule. C'était un insecte noir ressemblant à une grosse guêpe, dont le dard brisé laissa échapper un liquide ocre. Ses ailes cornées battant faiblement, il regardait Lord Farde avec ses yeux noirs protubérants. Lord Faide se pencha et écrasa la créature avec son poing ganté de ter.
Derrière lui d'autres guêpes frappaient les chevaliers et les soldats. Corex Faide-Battaro en reçut une dans l'œil par l'interstice de la visière de son casque mais les armures des chevaliers s'avérèrent être un moyen de protection efficace. Par contre, les soldats étaient presque désarmés en face de ce genre d'attaque ; sous l'impact, les guêpes s'enterraient à demi dans leur chair. Les soldats hurlaient de douleur, arrachaient les insectes et comprimaient leurs blessures avec leurs mains. Corex Faide-Battaro dégringola de son cheval en hurlant et se précipita aveuglément vers la forêt. Après quinze mètres d'une course toile, il disparut dans une trappe. Les soldate atteints par les guêpes commencèrent par se plier en deux et à tomber sur la mousse, puis, au bout de quelques secondes d'immobilité , ils bondirent sur leurs pieds et se livrèrent à de sauvages culbutes en tous sens, l'écume aux lèvres.
A l'orée de la forêt, les indigènes levèrent à nouveau leurs tubes. Lord Faide ordonna : " Criblez les de flèches ! Tirez ! Tirez sans interruption sur ces sauvages ! "
Ares et arbalètes se détendirent, et des douzaines de flèches et de carreaux trouèrent la chair blanche des autochtones. Quelques-uns d'entre eux chancelèrent et s'écartèrent en titubant ; les autres arrachèrent tranquillement les projectiles et les jetèrent sur le sol, ou plus simplement les ignorèrent. Fouillant dans de petits sacs qu'ils portaient à la ceinture, ils y prirent des capsules et les insérèrent au bout de leurs tubes.
" Attention aux guêpes ! "  cria Lord Faide. " Protégez-vous à l'aide de vos boucliers ! Ces bêtes abominables s'y écraseront ! "
L'air s'emplit du grincement des ailes cornées. De nombreux soldats retrouvèrent assez de présence d'esprit pour suivre les instructions de Lord Faide, et parvinrent à arrêter efficacement les insectes. Les autres, saisis par la panique, reculèrent en essayant dérisoirement de se protéger avec leurs mains. Vol après vol, les guêpes foncèrent, et la colonne ne fut plus bientôt qu'un enchevêtrement confus d'hommes bondissant et se débattant.
" Les fantassins, battez en retraite ! " cria furieusement Lord Faille. " Reculez ! Les chevaliers, à moi ! "
Les hommes d'armes refluèrent le long de la piste, cherchant refuge derrière les fourgons à bagages abandonnant sur la mousse un tiers de leur effectif.
D'une voix de stentor, Lord Faide cria à ses chevaliers : " Pied à terre ! Tous derrière moi ! Protégez vos yeux ! Suivez mon char en ligne de file ! Edwin, prenez place près de moi et sondez la mousse avec votre lance. Les pièges cessent à la lisière de la forêt. Une fois que nous l'aurons atteinte, attaquez immédiatement ! "
Les chevaliers se formèrent en ligne de file derrière le char. Lord Faide mit en marche lente tandis que son parent Edwin éprouvait Ia mousse sur l'avant du véhicule. Les indigènes propulsèrent une douzaine de guêpes supplémentaires qui vinrent s'écraser vainement contre le métal des armures, puis ils cessèrent soudain toute activité. Impassibles, ils regardèrent la colonne de chevaliers qui approchait de l'orée de la nouvelle plantation.
La lance d'Edwin découvrit une trappe, et la colonne obliqua. Un autre piège et elle obliqua de quelques degrés supplémentaires. Une trappe à droite, puis une autre à gauche. Le seul chemin praticable conduisait directement vers un point situé à la limite de la forêt et de la nouvelle plantation, droit sur un arbre immense aux branches énormes qui surplombait tous ses congénères. Encore vingt mètres ... Encore quinze mètres... Lord Faide leva son épée.
" Préparez-vous à charger ! Tuez jusqu'à ce que vos bras vous fassent mal ! "
Un énorme craquement lui répondit. Les branches de l'arbre géant frémirent et le tronc gigantesque commença à s'incliner. Paralysés d'effroi, les chevaliers le regardèrent durant une seconde, les yeux exorbités, puis ils tentèrent furieusement de s'abriter tri reculant ou en se jetant sur les côtés. Des trappes s'ouvrirent et plusieurs d'entre eux s'empalèrent sur des pieux aigus. Dans un bruit terrifiant l'arbre toucha le sol, écrasant comme des août les corps en armure. D'un peu partout s'élevèrent des cris d'agonie, des râles, des plaintes et des gémissements.
Lord Faide avait eu la présence d'esprit de s'abriter derrière le tableau de bord de son char, mais une branche, en atteignant le véhicule, l'avait collé à 1, mousse. Le mécanisme moteur grondait et le premier acte instinctif de Lord Faide fut de le couper. Puis il se redressa et se dégagea avec peine de la masse du feuillage. Il se trouva nez à nez avec une face livide, et il écrasa furieusement sous son poing un oeil protubérant à facettes. Tout autour de lui des chevaliers écartaient les branchages afin de se libérer. Un tiers d'entre eux avaient été victimes de pièges ou écrasés par l'arbre.
Les autochtones s'approchèrent lentement des survivants, aimés d'énormes épines aussi longues que des épées, mais Lord Faide savait qu'il aurait la supériorité dans on combat au corps à corps Avec un sifflement vindicatif, il bondit au milieu d'eux, brandissant son épée à deux mains comme s'il était possédé par un démon. Les chevaliers se précipitèrent derrière lui et bientôt des têtes et des membres d'autochtone jonchèrent la mousse. Les indigènes reflué. rent vers la forêt, lentement et imperturbablement, sans manifester la moindre excitation. A regret, Lord Faide ordonna la cessation du combat et rappela ses chevaliers. " Plusieurs de ceux qui ont été les victimes de l'arbre et des pièges ne sont que blessés. Nous devons les secourir.
Les branches qui maintenaient les chevaliers prisonniers furent coupées, et les blessés furent extraits du feuillage. Pour nombre d'entre eux la mousse épaisse avait amorti le choc au moment de la chute de l'arbre. Six chevaliers étaient morts et quatre autres blessés mortellement. Charitablement, Lord Faide leur administra le coup de grâce. Dix minutes plus tard, plusieurs chevaliers unissant leurs forces réussirent à libérer le char de Lord Faide de sa prison végé tale, sous le regard sans curiosité des indigènes massés dans la forêt. Les chevaliers Initiaient de passer à nouveau à l'attaque, mais Lord Faide ordonna la retraite. La petite troupe rejoignit sans encombre l'emplacement où s'étaient arrêtés les fourgons et les chariots.
Lord Faide ordonna une inspection des troupes. Le détachement qui avait quitté Faide Keep quelques jours auparavant avait perdu plus ci un tiers de son effectif. Lord Faide secoua furieusement la tête. II était irritant de constater avec quelle facilité il avait été dirigé vers un piège.
Tournant les talons, il se dirigea à grandes enjambées vers les chariots des sorciers, à l'arrière du camp. Les sorciers, assis autour d'un petit feu, étaient occupés à prendre le thé.
- "Lequel d'entre vous est capable d'ensorceler cette vermine blanche de la forêt ? Je veux que ces sauvages meurent tous, abattus par les maux les plus épouvantables que vous pourrez imaginer. "
Les sorciers continuèrent à siroter leur thé au milieu du silence général.
" Eh bien ? . demanda Lord Faide. " Vous n'avez pas de réponse à me donner ? Est-ce que je me fais mal comprendre ? "
Hein Huss s'éclaircit la gorge et cracha dans les flammes. . Nous comprenons parfaitement. Malheureusement, il ne nous est pas possible d'ensorceler le Premier Peuple. "
- "Pourquoi cela ? "
- " Pour des raisons d'ordre technique. "
Lord Faide connaissait la futilité de toute argumentation. .
"Devons-nous rentrer à Faide Keep en contournant honteusement la forêt ? Si vous n'êtes pas capable d'ensorceler les sauvages, alors sortez vos masques de démons et faites que je sois possédé. Je marcherai seul sur la forêt et ouvrirai un chemin à la pointe de l'épée. "
- " Ce n'est pas à moi de suggérer la tactique à employer, " grommela Hein Huss.
- " Parlez ! " ordonna Lord Faide. " Je vous écoute. "
- " Quelqu'un m'a fait une suggestion, et je vous la transmets. Ni mes collègues sorciers ni moi-même ne nous y associons, car elle repose sur les principes physiques les plus grossiers. "
- " Quelle est cette suggestion?. demanda Lord Faide avec impatience.
- " Vous vous souvenez qu'au moment de l'attaque de Ballant Keep, un de mes apprentis a manœuvré  inconsidérément les commandes de votre char. "
- "  Oui, et je veillerai à ce qu'il reçoive la correction qu'il mérite. "
- "  A la suite de ses manoeuvres intempestives, le char s'est élevé haut dans les airs. La suggestion est celle-ci : nous pourrions transporter dans le char toute la réserve d'huile que nous avons dans les fourgons, et ensuite envoyer le véhicule en l'air et lui taire franchir la lisière de la nouvelle plantation. Au moment approprié, l'occupant du char viderait l'huile sur les arbres et lancerait au milieu une torche enflammée. La forêt brûlerait. Le Premier Peuple serait pour le moins déconcerté, et je suppose qu'un certain nombre d'indigènes périraient dans les flammes. "
Lord Faide fit claquer ses mains l'une contre l'autre, "  Excellent ! Exécution immédiate! "   il appela une douzaine de soldats et leur donna ses ordres. Quatre tonnelets d'huile de table, trois seaux de poix et six dames-jeannes d'alcool furent amenés des fourgons et hissés dans le char. Le mécanisme moteur grinça et protesta, et le véhicule s'affaissa presque à toucher la mousse.
Lord Faide secoua tristement la tête. "  C'est une rude mission pour une relique d'un tel prix, mais le but est noble. Maintenant, où est cet apprenti ? II faut qu'il m'indique quels sont les leviers et les boutons qu'il a manoeuvrés. "
- "  Je suggère que ce soit Sam Salazar qui pilote le char, " dit Hein Huss.
Lord Faide tourna la tête et regarda le jeune apprenti à la figure ronde et affable. " Ce dont nous avons besoin,  c'est d'un homme capable, au jugement sain. Je me demande s'il est judicieux de lui confier cette mission. "
- "  A mon sens, oui, "  dit Hein Huss. " Et à propos, je vous signale que l'idée de cette manoeuvre vient de lui. "
- "  Très bien. Alors, monte, apprenti. Et traite mon char avec le respect qui lui est dû. Le vent souffle dans la direction de la forêt. Mets le feu aux premiers arbres, et il se propagera vers l'intérieur. La torche? Où est la torche?"
La torche fut apportée et assujettie au flanc du véhicule.
- " Une chose encore, "  dit Sam Salazar, "  j'aimerais que quelque obligeant chevalier me prête son armure, de manière que je puisse me protéger des guêpes.Autrement ... "
-" Une armure ! " tonna Lord Faide. " Qu'on apporte une armure ! "
Sam Salazar s'équipa, puis abaissa la visière de son casque et grimpa dans le char. II s'assit, regarda attentivement les boutons et les leviers dont le tableau de bord était truffé. En vérité, il ne se  rappelait pas exactement ceux qu'il avait manipulés la veille. Il réfléchit, tendit le bras, poussa, tourna, tira. Le mécanisme moteur rugit et grinça follement. Le char trouait et commença à s'élever paresseusement. II atteignit dix mètres d'altitude, puis vingt, puis trente, puis cinquante. Le vent le saisit et il se mit à dériver lentement vers la forêt. A l'orée de la nouvelle plantation, les indigènes regardaient. Plusieurs d'entre eux levèrent leur tube et en ouvrirent l'obturateur. Depuis le camp de Lord Faide, on vit les guêpes s'élever et s'écraser contre l'armure de Sam Salazar.
Le char franchit les premières rangées d'arbres et Sam Salazar entreprit de déverser l'huile par-dessus bord. En bas, les autochtones se mirent à s'agiter d'une manière désordonnée. Sam Salazar s'aperçut que le vent poussait le char trop loin à l'intérieur de la forêt; après avoir tripoté plusieurs contrôles, il réussit à lui faire faire demi-tour. II déversa l'huile des deux derniers tonnelets puis jeta les récipients vides par-dessus bord. II vida ensuite les trois seaux de poix puis, imbibant un chiffon d'alcool, il l'alluma à la torche et le laissa tomber sur les arbres. II déversa immédiatement à la suite le contenu de deux des danses-jeannes d'alcool.
Le chiffon enflammé toucha les branchages qui s'enflammèrent aussitôt. La flamme grandit et courut à travers le feuillage avec des craquements. Le char avait alors atteint une altitude de cent cinquante mètres. Sam Salazar vida ce qui restait d'alcool et jeta les dames-jeannes vides, puis il guida le char vers le camp en manoeuvrant fébrilement les contrôles. Après une série de légers piqués et de balancement latéraux, le véhicule se posa sans heurts sur la mousse.
Lord Faide courut vers Sam Salazar et lui administra une formidable claque entre les deux épaules. " Excellent travail ! La forêt brûle comme de l'amadou ! "
 Les hommes de Faide Keep s'approchèrent et regardèrent les flammes et la fumée qui s'élevaient trés haut dans le ciel. Les indigènes reculaient hors de portée des flammes et de la chaleur en agitant les bras. En même temps qu'ils couraient une écume d'une couleur pourpre particulière s'échappait de leurs évents par petites bouffées apparemment inutile, comme s'il s'agissait d'une expulsion accidentelle produite par l'excitation. Les flammes, après avoir ravagé les premières rangées d'arbres de la forêt, atteignirent la nouvelle plantation, ronflant à travers les branchages.
" Préparez-vous au départ ! " ordonna Lord Faide. " Nous passerons immédiatement derrière les flammes, avant le retour des indigènes. "
En retrait à  l'intérieur de la foret, perchés sur des arbres, les autochtones projetaient de grands flots d'écume dans l'intention évidente de bâtir un rempart protecteur contre le feu. Les flammes atteignaient déiste centre de la nouvelle plantation, laissant derrière elles une large bande de jeunes arbres calcinés.
" En avant I Vite ! "
La colonne s'ébranla . Toussant au milieu de la fumée, les yeux larmoyants, chevaliers et hommes d'armes se faufilèrent entre les jeunes arbres coeur en flammes et atteignirent sans encombre les dunes situées à la lisière ouest de la nouvelle plantation.
Parvenue en terrain découvert, la colonne ralentit et deux hommes armés de lances vinrent se placer en tête, sondant la mousse afin de dépister les traquenards. Lord Faide s'engagea dans leur sillage aux commandes de son char. Derrière lui venaient les chevaliers puis les hommes d'armes, suivis des fourgons à bagages. Les chariots des sorciers fermaient la marche.
Un choc sourd, un craquement, un bruit sec. D'un piège dissimulé sous la mousse,une énorme épine jaillit en tournoyant. Les deux soldats s'aplatirent vivement sur le sol et l'épine mortelle disparut en ronflant aprés avoir frôlé au passage le visage de Lord Faide. Presque aussitôt un cri s'éleva à l'arrière de la colonne : " Ils nous poursuivent ! Les indigènes nous ont pris en chasse ! "
Lord Faide se retourna pour observer la nouvelle menace. Un groupe d'autochtones, fort de deux cents unités au moins, émergeait de la forêt. Ils avancaient en troupe compacte, sans hâte. Certains tenaient à la main des tubes à guêpes, les autres étaient armés de longues épines.
Lord Faide promena son regard vers l'avant. Encore cent mètres et le détachement serait en sécurité sur un sol exempt de pièges,  ou il pourrait se déployer et manoeuvrer. " En avant ! " cria-t-il.
La colonne se remit en marche, les fourgons à bagages et les chariots des sorciers serrant de très près l'arrière-garde des soldats. Les indigènes les suivirent à distance de leur pas tranquille.
Lorsqu'il jugea avoir atteint la zone des dunes non piégée Lord Faide ordonna : " Vite ! Déployez les véhicules ! Ne perdez pas de temps ! "
Les soldats n'avaient pas besoin d'être exhortés. Ils se précipitérent vers les véhicules cahotants et entreprirent de les disposer sur deux lignes parallèles approchées. Les soldats s'insérèrent entre les deux rangées de véhicules et les chevaux furent placés à l'arrière à l'abri des guêpes. Les chevaliers démontés s'alignèrent devant le premier rang de fourgons et de chariots. Ils regardèrent les formes blanches qui s'avançaient nonchalamment, les mains serrées sur leurs tubes à guêpes ou sur leurs épines. Des traces d'écume pourpre subsistaient aux lèvres de leurs évents latéraux.
Lord Faide marcha à grandes enjambées sur le front des chevaliers. . Tirez vos épées. Laissez-les approcher aussi près que possible, puis chargez. "
II s'engagea entre les deux rangées de véhicules et s'adressa aux soldats. " Placez-vous aux interstices. Choisissez chacun une cible. Prêts ?... Tirez ! "
Une volée de flèches s'élança en avant et les projectiles s'enfoncèrent dans les corps livides des indigènes. Avec leurs doigts en forme de ciseaux, ils les arrachèrent et les jetèrent sur la mousse sans paraitre le moins du monde incommodés. Seuls deux ou trois d'entre eux montrèrent des signes de malaise et s'écartèrent du groupe en titubant. Ceux qui étaient armés de tubes levèrent leurs armes et en retirèrent les obturateurs. Une nuée d'insectes en jaillit et fonça en grinçant vers la ligne des chevaliers. Les corps noirs percutèrent les armures et tombèrent sur le sol où les chevaliers les écrasèrent sous leurs semelles.
Les soldats remirent leurs arcs et leurs arbalètes sous tension et propulsèrent une autre volée de traits, blessant plusieurs indigènes.
La troupe des attaquants, adoptant une nouvelle tactique, se développa sur une longue ligne avec l'intention évidente d'encercler Lord Faide et ses troupes. Lord Faide fit aussitôt passer la moitié de ses chevaliers à l'arrière des véhicules.
Les ailes des assaillants se rejoignirent, et le cercle commença à se resserrer. Lord Faide ordonna une charge. Les chevaliers bondirent, l'épée haute. Les indigènes firent encore deux pas en avant puis ils s'immobilisèrent. Dans leur dos, les soufflets de chair se gonflèrent et se mirent à pulser, et des flots d'écume blanche jaillirent de leurs évents. Une masse de mousse s'éleva bientôt devant eux. Les chevaliers hésitèrent puis s'arrêtèrent, frappant d'estoc et de taille dans l'écume mais ne trouvant que le vide sous leurs coups. La masse de mousse continua à s'enfler et à repousser les chevaliers vers les fourgons et les chariots. Ils se retournèrent interrogativement vers Lord Faide.
Lord Faide brandit son épée. "  Traversez l'écume ! Vite ! "
Tenant son arme à deux mains, il plongea dans la masse blanche. II heurta quelque chose qu'il sabra aveuglément, puis continua d'avancer. Presque aussitôt, il sentit qu'on lui saisissait la jambe. Déséquilibré, il tomba avec un choc à lui briser la colonne vertébrale tandis que la pointe d'une épine fouillait son armure à la recherche d'un endroit où s'enfoncer. Sauvagement, il se redressa sur les mains et sur les genoux et se précipita en avant comme un aveugle. D'énormes mains l'agrippèrent et un poids s'abattit sur ses épaules. La mousse obstruait la visière de son casque et sa respiration devint difficile. Bientôt, il se mit à suffoquer. II se redressa en chancelant et, dans un effort désespéré, plongea vers l'air libre, entraînant les deux indigènes accrochés à lui II avait perdu son épée dans la bataille mais il réussit à dégainer sa dague. Les deux indigènes le lachèrent et refluèrent vers la mousse dans laquelle ils s'engloutirent.
Lord Faide regarda les flots d'écume qui atteignaient une hauteur considérable. De l'intérieur parvenaient les bruits du combat. Quelques-uns de ses chevaliers émergèrent à ses côtés à l'air libre. D'autres engloutis dans la masse blanche, appelaient à l'aide. Lord Faide cria : "  Plongez dans l'écume ! Ces démons sont en train de massacrer vos camarades ! Traversez et repliezvous vers le centre ! "
II prit une profonde respiration puis, serrant sa dague, il plongea à nouveau dans la mousse. Plusieurs silhouettes confuses se précipitèrent vers lui. Cognant avec ses poings, taillant avec sa dague, trébuchant dans une masse de tissus vivants, il se fraya un chemin vers les chariots. II marcha à un certain moment sur du métal, se baissa, souleva une jambe inerte bardée de fer qu'il laissa retomber avec un juron de rage. Les indigènes étaient dans son dos et une autre épine-épée fouillait son armure. II se jeta en avant et une fois de plus émergea à l'air libre.
La majeure partie de ses chevaliers avaient réussi à rejoindre le centre. Lord Faide leur cria : "  Tous à cheval ! "  Abandonnant son char, il bondit lui-même sur une selle. La masse d'écume bouillonnait et se resserrait de plus en plus. Lord Faide agita le bras. "  En avant ! Au galop ! Les chariots et les fourgons, suivez-nous ! II faut traverser cette saleté ! "
Les chevaliers chargèrent, jetant leurs chevaux effrayés dans la masse d'écume mouvante. Durant de mortelles secondes, ils galopèrent au milieu d'un aveuglement blanc, avec la sensation de formes inhumaines qui se mouvaient silencieusement autour d'eux. Puis, à nouveau, ce fut l'air libre. Les véhicules apparurent presque aussitôt, suivis des soldats qui s'étaient engouffrés dans le tunnel créé devant eux.
A deux cents mètres de l'énorme nuage blanc, Lord Faide immobilisa sa monture et leva le bras. II fit demi-tour, montra le poing et le secoua avec rage. " Mes chevaliers, mon char, mon honneur ! Je brûlerai vos forêts, je vous refoulerai jusqu'à la mer et je vous exterminerai ! il n'y aura pas de paix pour moi tant que vous n'aurez pas totalement disparu de cette planète ! "
II se tourna vers les survivants de son armée. " En route, . dit-il d'une voix amère. " Nous avons été vaincus. Nous rentrons à Faide Keep. "

Suite et fin....
en fichier texte :
fmiracles_2.txt  ( 83 Ko)
en fichier Word :
fmiracles_2.doc  (123 Ko)

Astounding SF juillet 1958, couverture d'Emsh Fiction n°200 Fiction n°201
© Jack Vance , tous droits réservés


Accueil  I  Plan du site  I